UNSILENCED.
III·dAtrocité — Étude approfondieUnsilenced Archive

La France en Algérie

1830-1962. Un siècle et un tiers de conquête, de peuplement, de torture et de déni. La plus longue occupation coloniale unique de l'époque moderne.

Parachutistes français dans la Casbah d'Alger, 1957
La 10ᵉ division parachutiste française dans la Casbah d'Alger, janvier 1957. La « bataille d'Alger » a systématisé la torture sous le général Massu.Source — Wikimedia Commons / archives de l'Armée française

En bref

Combien d'Algériens sont morts sous la domination française ?

La conquête et l'occupation françaises de l'Algérie (1830–1962) ont coûté des centaines de milliers de vies durant les décennies de conquête et de 300 000 à 1,5 million de plus pendant la guerre d'indépendance (1954–62). La France y a aussi mené 17 essais nucléaires au Sahara et pratiqué une torture systématique, documentée par ses propres officiers.

L'Algérie n'était pas une colonie dans l'imaginaire juridique français. C'étaient trois départements français, comme n'importe quel autre de la France métropolitaine — sauf que 90 % des habitants n'y avaient pas le droit de vote[6].

Durée
1830 – 1962 (132 ans)
Période de conquête
1830 – 1903
Guerre d'indépendance
1954 – 1962
Population coloniale (1954)
≈1 million de pieds-noirs
Algériens morts (1954-62)
≈500 000 – 1 500 000
Torturés par les forces françaises
Des dizaines de milliers documentés

La conquête

Bugeaud, les enfumades, la dépossession

La France a envahi la Régence d'Alger en 1830. La pacification sous le maréchal Bugeaud dans les années 1840 a adopté ce qu'il appelait ouvertement la guerre razzia : destruction des récoltes, des troupeaux et des villages jusqu'à la soumission ou la fuite des populations. Les enfumades de 1845 dans le Dahra — grottes obstruées par le feu alors que des familles s'y étaient réfugiées — ont produit des morts par asphyxie par milliers. Les faits ont été débattus à la Chambre des députés et la politique a continué.

Il faut les envelopper dans un cercle de feu. Il faut les chasser comme des bêtes sauvages.
Maréchal Thomas-Robert Bugeaud · Lettre au général Lamoricière, 1843

La législation foncière à partir de 1851 a transféré d'immenses quantités de terres communautaires algériennes à la propriété coloniale. En 1954, les pieds-noirs (colons européens) et les Juifs d'Algérie — à peine 10 % de la population — possédaient plus de 25 % de toutes les terres agricoles.

Sétif

8 mai 1945

Le jour où l'Europe célébrait la capitulation allemande, des Algériens dans la ville orientale de Sétif ont défilé avec des drapeaux français et algériens côte à côte. La police française a tiré sur la manifestation. Des Algériens ont tué environ 100 colons dans les jours qui ont suivi. L'armée française, la gendarmerie et les milices pieds-noirs ont riposté. Les estimations d'Algériens tués vont de 6 000 (chiffre officiel français) à 45 000 (gouvernement algérien et Radio Le Caire). L'historien Jean-Pierre Peyroulou les situe entre 10 000 et 20 000.

Sétif a rendu inévitable la guerre qui a suivi. De nombreux dirigeants du soulèvement de 1954 — dont Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed — dataient de Sétif leur engagement révolutionnaire.

La guerre

1954-1962 et l'usage systématique de la torture

L'insurrection du FLN a commencé le 1ᵉʳ novembre 1954. En 1957, les parachutistes français sous le général Jacques Massu étaient déployés à Alger avec des pouvoirs pratiquement illimités. Le 9ᵉ Zouaves, la 10ᵉ DP et la DST utilisaient la torture — électricité (la gégène), supplice de l'eau, coups — comme méthode d'enquête de routine. Le rapport Wuillaume, commandé par le gouvernement français lui-même en 1955, a documenté la pratique sans qu'aucune suite n'y soit donnée[6].

La torture est le cancer de la démocratie.
Pierre Vidal-Naquet · La Torture dans la République (1972)

En 2018, le président Emmanuel Macron a officiellement reconnu que le mathématicien Maurice Audin avait été torturé à mort par l'armée française en 1957, et que « la torture était un système » pendant la guerre. C'était la première fois qu'un chef d'État français le disait.

Le calcul des pertes

Pourquoi la fourchette est si large

Chronologie

Dates clés

  1. 1830

    La France envahit la Régence d'Alger.

  2. 1845

    Enfumades du Dahra par le colonel Pélissier.

  3. 1848

    L'Algérie officiellement annexée en trois départements français.

  4. 1871

    Révolte de Mokrani réprimée ; suivent des confiscations massives de terres.

  5. 1945 mai

    Massacres de Sétif et de Guelma.

  6. 1954 nov.

    Toussaint rouge — début de l'insurrection du FLN.

  7. 1957

    Bataille d'Alger — torture systématisée sous Massu.

  8. 1961 oct.

    Massacre de Paris — la police tue au moins 120 manifestants algériens ; des corps sont jetés dans la Seine.

  9. 1962 mars

    Accords d'Évian. Indépendance le 5 juillet 1962.

  10. 2018

    Macron reconnaît la torture et la mort de Maurice Audin.

En bref

Pourquoi la France est-elle restée 132 ans en Algérie ?

Parce que l'Algérie n'était pas traitée comme une colonie mais comme la France elle-même. À partir de 1848, le territoire du Nord constituait juridiquement trois départements français envoyant des députés à Paris, tandis que la majorité musulmane qui y vivait restait « sujette » française sans citoyenneté : régie par un code distinct, imposée sous ce régime et écartée du droit de vote dont jouissaient les colons.

Cette fiction explique la sauvagerie de la guerre de 1954-1962 et la longueur de son déni. La France ne défendait pas une possession d'outre-mer : elle soutenait qu'une population colonisée était déjà française, et employait la torture, l'internement massif et le bombardement aérien pour maintenir cette affirmation debout.

Le registre

Les instruments de 132 ans

InstrumentPériodeAmpleur documentée
Campagnes de conquête et enfumades1830-1870Des centaines de milliers de morts ; ≈1/3 de la population perdue vers 1875
Confiscation des terres (cantonnement, sénatus-consulte)1840-1900≈2,7 millions d'hectares transférés aux colons et à l'État
Code de l'indigénat1881-1944Droit pénal distinct pour la majorité musulmane
Répression de Sétif et Guelmamai-juin 19451 500 (chiffre français) – 45 000 (chiffre algérien) morts
Camps de regroupement1957-1961≈2,3 millions de personnes déplacées de force
Essais nucléaires sahariens1960-196617 essais ; contamination non traitée

Chiffres universitaires médians ; les comptes contestés sont donnés en fourchettes.

Mécanisme

Citoyens, sujets et la loi qui les séparait

Le décret Crémieux de 1870 accorda la pleine citoyenneté française à la population juive d'Algérie ; les colons européens la détenaient déjà. Les Algériens musulmans ne pouvaient l'obtenir qu'en renonçant au statut personnel musulman — condition que presque personne n'accepta et qui faisait de la citoyenneté une offre d'apostasie. Moins de 3 000 personnes la prirent en soixante-dix ans.

En dessous se trouvait le Code de l'indigénat : un corpus pénal distinct applicable aux seuls musulmans, punissant des faits comme parler sans respect à un fonctionnaire européen ou se déplacer sans permis, et appliqué par des administrateurs à la fois policiers, procureurs et juges.

La guerre

La torture comme doctrine, non comme excès

Le rapport Wuillaume de 1955 décrivait l'usage de l'eau et de l'électricité sur les prisonniers et recommandait de tolérer ces méthodes. Pendant la bataille d'Alger en 1957, les parachutistes du général Massu reçurent les pouvoirs de police sur la ville et administrèrent un réseau de centres d'interrogatoire où la torture était courante et où des milliers de personnes disparurent. Massu et le général Aussaresses l'ont ensuite confirmé par écrit.

La guerre gagna aussi la métropole. Le 17 octobre 1961, la police parisienne attaqua une manifestation algérienne pacifique et tua au moins 120 personnes, certaines jetées à la Seine. L'État n'a rien reconnu pendant des décennies : un président français ne l'a admis qu'en 2021.

Inachevé

Ce qui reste ouvert

La France n'a reconnu le conflit comme une guerre qu'en 1999, trente-sept ans après sa fin. Elle a admis la torture et la mort de Maurice Audin (2018) et d'Ali Boumendjel (2021) sans excuses générales ni réparations, et les archives demeurent partiellement fermées.

Les dix-sept essais nucléaires de Reggane et d'In Ekker ont laissé des sites contaminés et du matériel enfoui que la France n'a jamais entièrement cartographiés pour l'Algérie ; vétérans et riverains des deux rives plaident encore pour être indemnisés.

FAQ

Questions fréquentes

Combien d'Algériens sont morts pendant la guerre d'indépendance ?
Les historiens français avancent en général environ 400 000 morts algériens pour 1954-1962 ; l'État algérien retient 1,5 million, en comptant les disparus et la mortalité dans les camps de regroupement. Les deux chiffres sont politiques autant que démographiques, et le nombre réel se situe dans cette fourchette.
L'Algérie était-elle une colonie ou une partie de la France ?
Juridiquement, l'Algérie du Nord a formé trois départements français de 1848 à 1962, donc une partie de la République. Dans les faits, c'était une colonie de peuplement : les terres passèrent aux Européens, la majorité musulmane relevait d'un code pénal distinct et n'avait pas le droit de vote, et l'indépendance dut être arrachée par la guerre.
Qu'était le Code de l'indigénat ?
Un régime juridique distinct, en vigueur de 1881 à 1944, applicable aux seuls musulmans d'Algérie. Il créait des infractions inexistantes pour les Européens et donnait aux administrateurs coloniaux des pouvoirs de police et de justice cumulés sur eux.
La France a-t-elle pratiqué la torture en Algérie ?
Oui, comme pratique autorisée et non comme dérive isolée. Le rapport Wuillaume de 1955 la documentait et la couvrait de fait, et des chefs militaires comme les généraux Massu et Aussaresses ont ensuite confirmé son usage systématique lors de la bataille d'Alger en 1957.
La France s'est-elle excusée de la colonisation de l'Algérie ?
Pas de manière générale. Elle a reconnu des crimes précis — Maurice Audin en 2018, Ali Boumendjel en 2021, le massacre du 17 octobre 1961 en 2021 — tout en refusant des excuses globales, des réparations ou l'ouverture complète des archives.

Dans les archives

Bataille d'Alger
Alger pendant la guerre d'indépendance (1954–1962). Entre 300 000 et 1,5 million d'Algériens tués.Source — Wikimedia Commons · Public domain · Wikimedia Commons
Frantz Fanon
Frantz Fanon (1925–1961). Psychiatre et théoricien de la décolonisation ; auteur des Damnés de la terre.Source — Wikimedia Commons · Public domain · Wikimedia Commons
Aimé Césaire
Aimé Césaire (1913–2008). Son Discours sur le colonialisme désigna la barbarie de l'Europe en même temps que sa civilisation.Source — Wikimedia Commons · CC-licensed · Wikimedia Commons

Références

Sources — La France en Algérie

  1. [1]Adam Hochschild, King Leopold's Ghost (Houghton Mifflin, 1998).
  2. [2]Roger Casement, "Report on the Administration of the Independent State of the Congo" (House of Commons, 1904).
  3. [3]Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (Verso, 2001).
  4. [4]Madhusree Mukerjee, Churchill's Secret War: The British Empire and the Ravaging of India during World War II (Basic Books, 2010).
  5. [5]Jürgen Zimmerer & Joachim Zeller (eds.), Genocide in German South-West Africa (Merlin, 2008).
  6. [6]Caroline Elkins, Imperial Reckoning (Henry Holt, 2005), on the Kenyan detention camps.
  7. [7]Roxanne Dunbar-Ortiz, An Indigenous Peoples' History of the United States (Beacon, 2014).
  8. [8]Ann Curthoys, "Genocide in Tasmania: the history of an idea", in A. Dirk Moses (ed.), Empire, Colony, Genocide (Berghahn, 2008).
  9. [9]Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited (Cambridge University Press, 2004); Ilan Pappé, The Ethnic Cleansing of Palestine (Oneworld, 2006).
  10. [10]Geoffrey Robinson, The Killing Season: A History of the Indonesian Massacres, 1965–66 (Princeton, 2018).

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