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Le franc CFA est-il encore colonial ?

Le franc CFA reste postcolonial par son origine et ses institutions, malgré des réformes qui ont réduit le contrôle direct de la France en Afrique de l’Ouest.

Le franc CFA est-il encore colonial ?
Wikimedia Commons / Wikipedia — CFA franc

Réponse courte

Verdict : oui, le franc CFA conserve en 2026 une architecture postcoloniale, mais le contrôle français n’est ni identique partout ni absolu. Créé par la France en 1945, il désigne aujourd’hui deux monnaies distinctes, le XOF et le XAF, arrimées à l’euro et garanties par le Trésor français. Les réformes de 2019–2021 ont réduit la tutelle française en Afrique de l’Ouest, sans abolir l’ancrage institutionnel hérité de l’empire.

À retenir

  • Le franc CFA reste postcolonial en 2026 parce que sa parité, sa garantie extérieure et certaines institutions prolongent un système créé en 1945.
  • Le XOF et le XAF ont la même valeur en 2026, mais constituent deux monnaies distinctes et non interchangeables utilisées dans quatorze États.
  • La réforme ouest-africaine de 2019–2021 a supprimé le dépôt obligatoire de 50 % des réserves et les représentants français à la BCEAO.
  • L’Afrique centrale conserve en 2026 un lien institutionnel plus étroit avec la France, notamment la centralisation de 50 % des avoirs extérieurs.
  • La stabilité des prix constitue un bénéfice documenté, mais aucune étude ne prouve que le CFA explique seul la pauvreté ou la croissance faible.

Réponse courte : une survivance coloniale réformée

Le « franc CFA » recouvre deux monnaies de même parité mais non interchangeables : le franc CFA d’Afrique de l’Ouest (XOF), émis par la BCEAO dans 8 États en 2026, et celui d’Afrique centrale (XAF), émis par la BEAC dans 6 États en 2026. L’ensemble concerne donc 14 pays en 2026. Depuis le 1er janvier 1999, 1 euro vaut 655,957 francs CFA ; auparavant, à partir du 12 janvier 1994, 1 franc français valait 100 francs CFA.

Le caractère colonial tient à une continuité vérifiable : création impériale en 1945, parité extérieure décidée dans un cadre dominé par Paris, libre transférabilité vers la France, garantie du Trésor français et, surtout en Afrique centrale, présence française dans la gouvernance. Il serait toutefois inexact de décrire les banques centrales africaines comme de simples succursales françaises : leurs organes prennent les décisions monétaires ordinaires et les États membres ont signé les accords qui les régissent.

Conclusion opératoire : le CFA est postcolonial par sa généalogie et ses contraintes ; son fonctionnement contemporain relève d’une souveraineté monétaire partagée, mais inégalement négociée.

De 1945 aux réformes de 2019–2021 : les preuves institutionnelles

La France institua le franc des « Colonies françaises d’Afrique » par le décret n° 45-0136 du 25 décembre 1945, au moment où elle ratifiait les accords de Bretton Woods. Après les indépendances des années 1960–1962, les sigles furent redéfinis, mais les mécanismes centraux survécurent dans des accords de coopération monétaire. Cette continuité appartient à l’histoire plus large de l’Empire français et de ses structures néocoloniales.

« Il est créé une unité monétaire dénommée franc des colonies françaises d’Afrique (franc CFA). » — Gouvernement provisoire de la République française, 1945, décret n° 45-0136 du 25 décembre.

Quatre mécanismes structurent le système : parité fixe avec l’euro depuis 1999 ; convertibilité garantie par le Trésor français ; centralisation des réserves de change ; liberté des transferts à l’intérieur de chaque union et vers la France. En 1994, après 46 ans sans changement de parité, la France et les gouvernements membres dévaluèrent le CFA de 50 % par rapport au franc français : la valeur de 1 CFA passa de 0,02 à 0,01 franc français.

Parités du franc CFA avant et après la dévaluation de 1994, puis avec l’euro en 19991948–19931 FRF = 50 CFA12 janvier 19941 FRF = 100 CFA1er janvier 19991 EUR = 655,957 CFALongueur indicative ; valeurs exactes inscrites sur chaque barre.

La réforme annoncée le 21 décembre 2019 par Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, puis intégrée dans l’accord France–UMOA du 21 décembre 2019 et ratifiée par la France en 2021, a supprimé pour le XOF l’obligation de déposer 50 % des réserves auprès du Trésor français et retiré les représentants français des instances de la BCEAO. Elle a maintenu la parité fixe et la garantie française. En zone XAF, l’obligation de centralisation de 50 % des avoirs extérieurs auprès du Trésor subsiste en 2026, de même qu’une participation française à certaines instances de la BEAC.

Ce que mesurent les économistes : bénéfices, coûts et limites

Il n’existe aucun pourcentage savant consensuel permettant de dire que le CFA serait « colonial à 60 % ». Les travaux comparent plutôt inflation, croissance, commerce, crédit et capacité d’ajustement. Les résultats varient selon la période, l’échantillon et le groupe témoin.

Source Période ou date Résultat quantifié Interprétation
Banque mondiale, indicateurs WDI 2022 Inflation moyenne mondiale : 8,5 % ; UEMOA : environ 7,4 % selon la BCEAO La fixité peut modérer les prix, sans immuniser contre les chocs alimentaires et énergétiques.
BCEAO, rapport annuel 2023 Inflation UEMOA : 3,7 %, contre 7,4 % en 2022 Le recul soutient l’argument de stabilité, mais ne démontre pas que le régime est optimal.
BEAC, rapport de politique monétaire 2023 Inflation CEMAC : environ 5,6 %, contre un plafond communautaire de 3 % La parité fixe n’empêche pas une inflation importée supérieure à la norme régionale.
Couharde, Coulibaly, Damette 2013, données 1980–2010 Désalignements variables selon les pays et les années Une parité commune peut être trop forte pour certains membres et adaptée à d’autres.
PNUD 2023–2024, données 2022 10 des 14 pays CFA classés dans les catégories de développement humain « faible » ou « moyen » Corrélation descriptive, non preuve que le CFA cause le sous-développement.

Les défenseurs soulignent la faible inflation de longue période, l’absence de crise monétaire désordonnée et la réduction du risque de change avec la zone euro. Les critiques répondent que l’arrimage à une monnaie forte renchérit parfois les exportations, favorise les importations et prive chaque État du taux de change comme instrument d’ajustement. Les deux propositions peuvent être vraies simultanément : la stabilité nominale a une valeur, mais elle distribue inégalement coûts et bénéfices.

Aucune étude crédible ne permet d’attribuer au seul CFA un nombre précis de morts, de pauvres ou de milliards « volés ». Les réserves déposées au Trésor n’étaient pas un tribut confisqué : elles restaient des avoirs rémunérés des banques centrales. L’asymétrie réside plutôt dans la règle imposée historiquement, la dépendance à la garantie française et le coût d’opportunité éventuel. Confondre ce mécanisme avec un prélèvement intégral affaiblit la critique documentée du néocolonialisme.

Qui conteste le verdict, et pourquoi ?

Les gouvernements français successifs, la BCEAO, la BEAC et plusieurs dirigeants africains rejettent l’étiquette de monnaie coloniale. Ils invoquent le consentement conventionnel des États indépendants, la direction africaine des banques centrales et la stabilité des prix. L’économiste Kako Nubukpo, l’ancien ministre togolais qui critique le régime, insiste au contraire sur la surévaluation possible, le rationnement du crédit et l’absence de souveraineté symbolique. Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla décrivent, dans leur ouvrage de 2018, une architecture de dépendance politique et économique.

Le débat est également géopolitique. En 2020, cinq États anglophones de la CEDEAO — Gambie, Ghana, Guinée, Liberia et Nigeria — ont dénoncé l’annonce selon laquelle l’eco remplacerait le XOF, estimant que cette décision précédait l’adoption collective de la monnaie régionale. En 2026, l’eco n’a toujours pas remplacé le XOF, malgré l’objectif initial évoqué pour 2020.

La réforme ouest-africaine de 2019–2021 réfute l’idée d’une immobilité totale, mais elle ne rompt ni la parité de 655,957 CFA pour 1 euro, ni la garantie du Trésor français.

Il faut enfin distinguer les zones. Dire que « la France siège dans toutes les instances du CFA » est devenu faux pour la BCEAO après la réforme entrée dans le droit français en 2021. L’affirmation reste plus proche de la réalité pour la BEAC en 2026. Inversement, présenter le système comme entièrement décolonisé occulte son origine, sa garantie extérieure et la persistance du compte d’opérations en Afrique centrale.

Ce qui suit : décoloniser sans fabriquer une crise monétaire

Abolir le CFA ne garantit ni industrialisation ni souveraineté effective. Une monnaie nationale peut subir inflation, fuite des capitaux et dépendance au dollar ou à l’euro. À l’inverse, conserver indéfiniment un dispositif conçu en 1945 parce qu’il est stable transforme la stabilité en veto contre le choix démocratique.

Trois trajectoires sont possibles en 2026 : maintenir les unions en africanisant entièrement leur garantie ; instaurer un régime de change plus flexible, éventuellement indexé sur un panier ; ou construire une monnaie de la CEDEAO selon des institutions réellement communes. Chacune exige des réserves suffisantes, une supervision bancaire crédible, des mécanismes budgétaires entre États et une banque centrale responsable devant des institutions publiques africaines.

Le critère décisif n’est donc pas le nom « CFA » ou « eco », mais le pouvoir : qui fixe la parité, qui détient les réserves, qui peut suspendre la convertibilité et devant qui la banque centrale répond. Une décolonisation monétaire substantielle transférerait ces décisions aux populations et institutions régionales, tout en publiant les accords, les comptes et les scénarios de transition. Elle s’inscrirait dans la rupture plus large avec les dispositifs décrits dans nos pages sur les néocolonies et l’Empire français.

Sources et lectures complémentaires

Questions fréquentes

Quels pays utilisent encore le franc CFA en 2026 ?
En 2026, le XOF est utilisé par 8 États : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Le XAF circule dans 6 États : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad. Les 2 monnaies valent chacune 655,957 unités pour 1 euro, mais ne sont pas interchangeables.
La France peut-elle dévaluer seule le franc CFA ?
Non, la France ne dispose pas en 2026 d’un pouvoir juridique simple lui permettant de dévaluer seule le XOF ou le XAF. Une modification de parité implique les parties aux accords monétaires et les autorités régionales. La dévaluation de 50 % du 12 janvier 1994 fut négociée entre la France, les institutions africaines, les États membres et les bailleurs internationaux, dans une relation fortement asymétrique.
La France prend-elle 50 % des réserves africaines ?
Non. Le dépôt de 50 % n’était pas une confiscation : les fonds demeuraient des avoirs rémunérés des banques centrales. Pour le XOF, cette obligation a été supprimée par la réforme conclue en 2019 et ratifiée en France en 2021. Pour le XAF, la BEAC centralise encore en 2026 au moins 50 % de certains avoirs extérieurs dans un compte auprès du Trésor français.
Quelle différence existe entre le XOF et le XAF ?
Le XOF est émis par la BCEAO pour 8 pays d’Afrique de l’Ouest ; le XAF par la BEAC pour 6 pays d’Afrique centrale. En 2026, tous deux sont arrimés à 655,957 francs pour 1 euro, mais un billet XOF n’a pas cours légal en zone XAF. Les accords, banques centrales, réserves et dispositifs de gouvernance sont distincts.
L’eco a-t-il remplacé le franc CFA ?
Non. En 2026, l’eco n’a pas remplacé le XOF. Alassane Ouattara et Emmanuel Macron avaient annoncé le 21 décembre 2019 une réforme prévoyant ce changement de nom, initialement associé à l’horizon 2020. Les États de la CEDEAO n’ont cependant pas créé la monnaie commune prévue, et les billets ouest-africains restent libellés en francs CFA.

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