La Grande-Bretagne a-t-elle causé la famine du Bengale ?
Oui : les politiques de guerre britanniques ont transformé la crise du Bengale de 1943 en famine, causant environ 2,1 à 3 millions de morts.

Réponse courte
Oui. En 1943, les autorités britanniques n’ont pas créé seules chaque pénurie au Bengale, mais leurs réquisitions, leur politique de déni, leur priorité militaire, leur refus d’importer rapidement des céréales et leur secours tardif ont transformé un choc de guerre en famine. Le bilan le plus défendable se situe autour de 2,1 à 3 millions de morts, principalement de maladie aggravée par la sous-alimentation.
Cette responsabilité fut institutionnelle : elle engage le gouvernement colonial de l’Inde, l’administration bengalie et le cabinet de guerre de Winston Churchill. Elle n’implique pas que Londres ait décidé explicitement d’exterminer les Bengalis, mais qu’un pouvoir disposant de navires, de stocks et d’informations choisit d’autres priorités alors que les prix explosaient et que la mortalité devenait visible.
À retenir
- Les politiques britanniques transformèrent les chocs de guerre de 1942 en famine de masse au Bengale pendant 1943 et 1944.
- Les estimations savantes centrales situent la surmortalité autour de 2,1 à 3 millions de personnes durant 1943–1944.
- L’inflation, les achats militaires et la politique de déni détruisirent l’accès des ruraux pauvres au riz disponible.
- Le cabinet de Winston Churchill privilégia des objectifs militaires et impériaux malgré les avertissements et demandes de céréales reçus en 1943.
- L’absence d’un ordre d’extermination ne supprime pas la responsabilité d’un gouvernement ayant aggravé une catastrophe prévisible et évitable.
La réponse courte : une famine produite par la guerre coloniale
La famine du Bengale résulta de plusieurs chocs : perte des importations de riz birman après la conquête japonaise de 1942, cyclone d’octobre 1942, maladie du riz, achats militaires, spéculation et inflation. Aucun de ces facteurs ne suffit pourtant à expliquer pourquoi des millions de sujets britanniques furent abandonnés sans accès à la nourriture.
L’Empire britannique contrôlait le commerce interprovincial, les transports, les importations maritimes et l’effort de guerre. En 1942, la politique dite de « déni » fit retirer ou détruire, dans les zones côtières exposées à une invasion japonaise, des embarcations et des stocks de riz : plus de 40 000 bateaux, selon la Commission d’enquête sur la famine publiée en 1945, furent enregistrés dans l’opération de déni des embarcations. Ces bateaux assuraient aussi les échanges locaux et la subsistance des pêcheurs.
« La famine est essentiellement une caractéristique de la fonction de droit d’accès aux biens. » — Amartya Sen, 1981, Poverty and Famines (traduction française).
Sen soutient en 1981 que l’offre alimentaire disponible au Bengale ne s’était pas effondrée au niveau qu’exigerait une explication par la seule pénurie. Son modèle des droits d’accès reste discuté sur les quantités récoltées, mais l’envolée des prix, la perte des salaires réels et l’exclusion des travailleurs ruraux sont solidement établies.
Les preuves de la responsabilité britannique
Le prix du riz à Calcutta passa approximativement d’un indice 100 au début de 1942 à plus de 500 au second semestre de 1943, selon les séries mobilisées par Amartya Sen en 1981. Les bateliers, pêcheurs, artisans, journaliers et petits cultivateurs vendaient leurs biens sans pouvoir suivre cette inflation. Le gouvernement privilégia longtemps le contrôle des approvisionnements destinés à Calcutta et aux industries de guerre plutôt qu’un rationnement provincial universel.
L’administration reçut des avertissements répétés en 1942–1943, mais nia d’abord la famine, limita les achats publics et tarda à instaurer des secours suffisants. À Londres, les demandes indiennes de céréales et de navires furent confrontées aux priorités du cabinet de guerre : opérations militaires, stocks britanniques et constitution de réserves ailleurs dans l’Empire. Le vice-roi Archibald Wavell, entré en fonctions en octobre 1943, jugea ensuite que Londres n’avait pas mesuré l’urgence.
« La famine était l’un des plus grands désastres qu’ait connus un peuple sous domination britannique. » — Commission d’enquête sur la famine, 1945, Report on Bengal (traduction française).
Les recherches de Madhusree Mukerjee publiées en 2010 soulignent les refus ou réductions de demandes d’importation, les arbitrages maritimes et les propos racistes de Churchill sur les Indiens. Cormac Ó Gráda, en 2015, conteste certains scénarios maritimes contrefactuels, mais non l’échec majeur des secours. Les divergences portent donc davantage sur le poids relatif de Londres, Delhi, du gouvernement bengali et des contraintes navales que sur la réalité d’une catastrophe administrée.
La mortalité culmina surtout par paludisme, dysenterie, choléra et infections entre la fin de 1943 et 1944 : mourir de maladie après épuisement nutritionnel ne retire rien au caractère famélique du décès.
Combien de personnes sont mortes ?
Les estimations ne mesurent pas toutes la même période ni le même territoire. Le chiffre de 3 millions, annoncé couramment dès 1944, demeure une approximation politique et démographique ; les reconstructions modernes situent généralement la surmortalité bengalie entre 2,1 et 3 millions pour 1943–1944. La borne de 800 000 et la borne haute de 3,8 millions, parfois citées pour 1943–1944, reflètent des méthodes et périmètres plus larges ou plus restrictifs.
| Source | Année de publication | Estimation | Base ou portée |
|---|---|---|---|
| Commission d’enquête sur la famine | 1945 | environ 1,5 million | Surmortalité provisoire au Bengale en 1943–1944, données incomplètes |
| P. C. Mahalanobis, R. Mukherjea et A. Ghosh | 1946 | environ 1,3 million de morts directement liés | Enquête par sondage sur les effets de la famine de 1943 |
| Amartya Sen | 1981 | environ 3 millions | Interprétation démographique de la famine de 1943 et de ses suites |
| Tim Dyson | 1991 | environ 2,1 millions | Reconstruction de la surmortalité de 1943–1944 |
| Synthèses historiques | années 2000–2020 | 2,1–3 millions | Fourchette centrale fondée sur plusieurs reconstructions |
Ces chiffres ne sont pas interchangeables. Les registres coloniaux sous-comptaient les morts ruraux, tandis que migrations et maladies compliquent l’attribution. Notre page Données et méthodes explique pourquoi une fourchette explicitement sourcée vaut mieux qu’un total faussement exact.
Qui conteste cette conclusion, et pourquoi ?
Certains défenseurs de Churchill affirment que l’invasion japonaise de la Birmanie en 1942, les pertes navales, le cyclone du 16 octobre 1942 et une mauvaise récolte rendaient la famine inévitable. L’historien Zareer Masani et le journaliste Andrew Roberts ont notamment insisté, dans les années 2010, sur les contraintes de guerre et sur les cargaisons finalement envoyées vers l’Inde. Ces arguments montrent un contexte difficile ; ils n’acquittent pas l’autorité qui décidait des priorités.
D’autres chercheurs refusent le mot « causé » s’il signifie une cause unique ou un plan d’extermination. Cormac Ó Gráda, en 2015, estime que Mukerjee exagère certaines possibilités d’expédition et que l’administration provinciale, les commerçants et les dysfonctionnements internes comptèrent aussi. Janam Mukherjee, en 2015, décrit cependant une violence structurelle : militarisation, hiérarchies raciales, déplacements et distribution sélective.
Il faut distinguer trois propositions. Premièrement, Churchill n’a pas déclenché le cyclone ni la chute de la Birmanie. Deuxièmement, aucun ordre écrit connu en 1943 ne prescrit d’affamer les Bengalis. Troisièmement, les choix britanniques ont accru l’exposition, empêché une distribution équitable et retardé les importations et secours. Les deux premières propositions ne réfutent pas la troisième.
Les déclarations méprisantes attribuées à Churchill éclairent la hiérarchie impériale, mais la responsabilité historique repose surtout sur les décisions documentées, non sur une citation isolée ou contestée.
Ce qui découle des preuves
Dire que la Grande-Bretagne causa la famine signifie ici qu’elle en fut un agent causal majeur et évitable, non l’unique origine matérielle. Une administration responsable aurait pu organiser plus tôt le rationnement rural, interdire les achats spéculatifs, garantir les prix, préserver les transports fluviaux, importer davantage et déclencher des secours gratuits avant l’effondrement de 1943.
La catastrophe révèle aussi l’inégalité constitutionnelle : les Bengalis ne contrôlaient ni la marine marchande, ni les réserves impériales, ni les priorités militaires qui déterminaient leur survie. Le gouvernement élu provincial partage une part d’échec, mais il opérait dans un système où le vice-roi et Londres détenaient les pouvoirs stratégiques.
Le bilan dépasse les morts. En 1943–1944, des familles vendirent terres, outils et bijoux ; des femmes et des enfants furent déplacés vers Calcutta ; la traite, l’exploitation sexuelle et l’abandon augmentèrent. La famine accéléra la délégitimation du Raj avant l’indépendance et la partition de 1947.
La formulation la plus rigoureuse est donc : les chocs naturels et militaires ont créé la crise ; les politiques et priorités de l’État colonial britannique l’ont convertie en famine de masse et en ont fortement aggravé la mortalité.
Sources et lectures complémentaires
- Famine Inquiry Commission, Report on Bengal (1945), Internet Archive
- Amartya Sen, Poverty and Famines (1981), Oxford University Press
- Madhusree Mukerjee, Churchill’s Secret War (2010), Basic Books
- Janam Mukherjee, Hungry Bengal (2015), Oxford University Press
- Cormac Ó Gráda, Eating People Is Wrong, and Other Essays on Famine (2015), Princeton University Press
- Encyclopaedia Britannica, Bengal famine of 1943
Questions fréquentes
- Winston Churchill a-t-il personnellement causé la famine du Bengale ?
- Winston Churchill ne fut ni l’unique acteur ni l’auteur connu d’un ordre d’affamer le Bengale. Mais, comme Premier ministre en 1943, il dirigeait le cabinet de guerre qui fixa les priorités maritimes et refusa ou réduisit plusieurs demandes urgentes. Sa responsabilité politique s’ajoute à celle du gouvernement de l’Inde, de l’administration bengalie et du système colonial britannique.
- Combien de personnes sont mortes pendant la famine du Bengale de 1943 ?
- La meilleure fourchette synthétique est d’environ 2,1 à 3 millions de morts en 1943–1944. Tim Dyson estima environ 2,1 millions en 1991, tandis qu’Amartya Sen retint environ 3 millions en 1981. La Commission d’enquête de 1945 avança provisoirement 1,5 million, mais ses données rurales et sanitaires étaient incomplètes.
- La famine fut-elle causée par une pénurie absolue de riz ?
- Pas uniquement. La perte du riz birman en 1942, le cyclone d’octobre 1942 et les maladies agricoles réduisirent l’offre. Toutefois, Amartya Sen montra en 1981 que l’effondrement des droits d’accès — prix, salaires et emploi — fut déterminant. Les achats militaires, l’inflation et une distribution coloniale sélective empêchèrent des millions de personnes d’acheter la nourriture encore disponible.
- Qu’était la politique britannique de déni au Bengale ?
- Face au risque d’invasion japonaise, les autorités lancèrent en 1942 des politiques de déni du riz et des embarcations dans les districts côtiers. La Commission d’enquête de 1945 recensa plus de 40 000 bateaux concernés. Leur retrait visait à priver l’ennemi de moyens logistiques, mais désorganisa aussi la pêche, le transport des céréales et les revenus locaux.
- La famine du Bengale constitue-t-elle un génocide ?
- La famine fut un crime colonial évitable, mais les historiens ne s’accordent pas à la qualifier juridiquement de génocide. Aucun document connu de 1943 ne démontre une intention britannique d’exterminer les Bengalis, critère central de la Convention de 1948. Cela n’efface ni la responsabilité causale, ni les choix discriminatoires, ni les 2,1 à 3 millions de morts estimés.
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Sources et lectures
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