Les États-Unis sont-ils un empire ?
Oui : conquêtes, territoires non incorporés, quelque 750 bases et interventions extérieures font des États-Unis un empire territorial et informel.
Réponse courte
Oui. Les États-Unis constituent un empire au sens historique et politique : ils ont conquis des territoires, gouvernent encore des possessions sans pleine égalité constitutionnelle et exercent à l’étranger une puissance militaire, économique et institutionnelle disproportionnée. L’empire américain combine donc colonialisme territorial, réseau mondial de bases, interventions, sanctions, changements de régime, alliances asymétriques et influence des entreprises.
À retenir
- Les États-Unis sont un empire parce qu’ils combinent possessions territoriales, interventions armées, bases mondiales et mécanismes économiques de domination extérieure.
- En 2020, les cinq territoires américains habités comptaient environ 3,59 millions de personnes privées d’une représentation fédérale pleinement égale.
- Le Pentagone inventoriait 718 sites militaires en pays étrangers en 2023 ; des chercheurs estimaient environ 750 bases en 2021.
- Lindsey O’Rourke a recensé 70 opérations américaines de changement de régime entre 1947 et 1989, dont 64 clandestines.
- Le désaccord savant concerne principalement le mot « empire », non l’existence d’une puissance américaine mondiale, hiérarchique et souvent coercitive.
La réponse courte : un empire territorial devenu mondial
Un empire est un État qui impose durablement son autorité au-delà de son centre politique sur des populations ou territoires subordonnés. À cette définition ne s’oppose ni l’absence d’empereur ni le vocabulaire officiel de « leadership ». Les États-Unis ont d’abord bâti un empire territorial, puis un système d’hégémonie mondiale associant bases, alliances, finance, droit extraterritorial, commerce et néocolonies.
L’expansion continentale passa par l’achat, l’annexion, la déportation et la guerre. Le traité de Guadalupe Hidalgo de 1848 céda aux États-Unis environ 1,36 million de km² revendiqués par le Mexique, selon l’Office of the Historian du département d’État. En 1898, la guerre contre l’Espagne plaça Porto Rico, Guam et les Philippines sous souveraineté américaine ; Cuba devint formellement indépendant en 1902, mais l’amendement Platt de 1901 autorisait l’intervention américaine.
« The Constitution follows the flag, but doesn't quite catch up with it. » — juge Edward Douglass White, opinion concordante, Downes v. Bidwell, 1901.
Cette formule résume les Insular Cases : la Cour suprême créa en 1901 la catégorie de territoires « non incorporés », où tous les droits constitutionnels ne s’appliquent pas automatiquement. Porto Rico et Guam restent sous souveraineté américaine en 2026, sans représentation élective au Congrès ni vote présidentiel pour leurs résidents sur place.
Les preuves : conquêtes, possessions, bases et coercition
Le dossier impérial repose sur des institutions observables, non sur une analogie rhétorique.
- Colonies et statuts subordonnés. En 2020, le Census Bureau recensait environ 3,29 millions d’habitants à Porto Rico, 153 836 à Guam, 47 329 dans les Îles Vierges américaines et 49 710 aux Mariannes du Nord ; le recensement des Samoa américaines en comptait 49 710 en 2020. Le total des cinq territoires habités atteignait donc environ 3,59 millions en 2020. Les Samoans américains sont généralement « ressortissants » plutôt que citoyens américains de naissance.
- Guerre coloniale. Pour la guerre américano-philippine, l’Office of the Historian estime en 2021 à plus de 20 000 les combattants philippins morts, à 4 200 les soldats américains tués et à jusqu’à 200 000 les civils philippins morts de violence, famine ou maladie entre 1899 et 1902. L’historien Ken De Bevoise a proposé en 1995 un bilan civil indirect pouvant atteindre 775 000 jusqu’en 1902.
- Architecture militaire. Le Base Structure Report du Pentagone pour l’exercice 2023 inventoriait 4 790 sites dans le monde, dont 718 dans des pays étrangers ; David Vine et Patterson Deppen estimaient en 2021 environ 750 bases américaines dans 80 pays et territoires.
- Changements de régime. Lindsey O’Rourke a recensé en 2018 64 opérations clandestines et 6 opérations ouvertes de changement de régime conduites par les États-Unis entre 1947 et 1989.
Ce que mesurent les historiens : estimations et désaccords
Aucun chiffre unique ne « prouve » l’empire. Les sources comptent des objets différents : sites fonciers, bases opérationnelles, interventions ou possessions. Les écarts révèlent surtout les limites des archives officielles.
| Indicateur | Période | Estimation publiée | Source et définition |
|---|---|---|---|
| Sites militaires dans des pays étrangers | exercice 2023 | 718 | Département de la Défense, inventaire immobilier déclaré |
| Bases hors des 50 États et de Washington | 2021 | environ 750, dans 80 pays et territoires | David Vine et Patterson Deppen ; inclut des implantations omises ou regroupées officiellement |
| Interventions militaires extérieures | 1798–2022 | 469, dont 251 entre 1991 et 2022 | Congressional Research Service, version du 8 mars 2022 ; définition large de l’emploi des forces |
| Changements de régime américains | 1947–1989 | 70 : 64 clandestins, 6 ouverts | Lindsey O’Rourke, étude publiée en 2018 |
| Territoires habités sous souveraineté américaine | 2020 | 5, environ 3,59 millions d’habitants | Census Bureau ; Porto Rico, Guam, Samoa américaines, Mariannes du Nord, Îles Vierges |
Le Congressional Research Service avertit en 2022 que ses 469 épisodes ne sont pas tous des guerres : ils comprennent évacuations, démonstrations de force et opérations limitées. Inversement, cette série exclut largement les actions clandestines, les sanctions et la contrainte exercée par les institutions financières ou les entreprises.
Les mesures ne sont donc pas interchangeables : 718 sites officiels en 2023 ne réfutent pas l’estimation d’environ 750 bases en 2021, car le Pentagone agrège certains sites et ne publie pas toutes les implantations sensibles.
Qui conteste le terme « empire », et pourquoi ?
Des responsables américains et des chercheurs préfèrent « hégémonie », « ordre libéral » ou « primauté ». Leur argument : les États-Unis ne gouvernent pas directement la plupart de leurs alliés, ont soutenu des institutions multilatérales après 1945 et peuvent évacuer des bases lorsque des gouvernements l’exigent. Joseph Nye distingue ainsi en 2002 le pouvoir d’attraction du soft power de la coercition impériale ; G. John Ikenberry décrit en 2011 un ordre fondé sur des règles et des institutions qui contraignent aussi Washington.
Cette objection identifie une différence réelle avec l’Empire britannique du XIXe siècle, mais adopte souvent une définition trop étroite de l’empire. Daniel Immerwahr montre en 2019 que les territoires américains furent fréquemment effacés des cartes nationales. Niall Ferguson, favorable à un rôle impérial américain, parlait déjà en 2004 d’un « empire qui se nie ». Chalmers Johnson interprétait en 2004 le réseau de bases comme la structure matérielle d’un empire.
L’usage sérieux du terme n’implique pas que toute alliance soit une colonie ou que Washington contrôle chaque décision étrangère. Il désigne une relation hiérarchique combinant souveraineté territoriale incomplète, interventions, dépendances et capacité de coercition. Le débat porte donc moins sur l’existence de la puissance extérieure que sur le seuil auquel hégémonie devient empire.
Ce qui découle de ce constat
Qualifier les États-Unis d’empire change les questions posées. Pour Porto Rico, il faut examiner la souveraineté populaire, la dette et le conseil de contrôle créé par la loi PROMESA en 2016, composé de 7 membres votants nommés par le président américain. Pour Guam, il faut relier le statut territorial à l’occupation militaire : le département de la Défense contrôlait environ 27 % des terres de l’île en 2022, selon le Government Accountability Office.
À l’étranger, l’analyse doit suivre qui décide, qui bénéficie et qui supporte les morts, déplacements, dettes ou sanctions. Elle doit relier la guerre de 1898, les coups d’État soutenus pendant la guerre froide, l’invasion de l’Irak en 2003 et la puissance contemporaine du dollar sans prétendre que ces formes sont identiques.
Reconnaître l’empire ne tranche pas automatiquement chaque politique. Cela impose toutefois d’intégrer aux récits nationaux les peuples soumis à la souveraineté américaine, d’ouvrir les archives clandestines, de mesurer les victimes civiles et d’évaluer la légalité des interventions. La notion permet enfin de comprendre pourquoi l’empire américain persiste souvent par des mécanismes de domination néocoloniale, même sans annexion.
Sources et lectures complémentaires
- Office of the Historian — The Philippine-American War, 1899–1902
- Congressional Research Service — Instances of Use of United States Armed Forces Abroad, 1798–2022
- Department of Defense — Base Structure Report, Fiscal Year 2023 Baseline
- Brown University Costs of War — Overseas Bases and U.S. Military Interventions
- U.S. Census Bureau — Island Areas
- Lindsey A. O’Rourke — Covert Regime Change: America’s Secret Cold War
Questions fréquentes
- Pourquoi peut-on qualifier les États-Unis d’empire ?
- Parce qu’ils ont acquis des territoires par la conquête, notamment en 1848 et 1898, conservent cinq territoires habités et entretiennent un réseau militaire mondial. Le Pentagone recensait 718 sites dans des pays étrangers pour l’exercice 2023 ; David Vine et Patterson Deppen estimaient en 2021 environ 750 bases dans 80 pays et territoires.
- Les États-Unis possèdent-ils encore des colonies ?
- Le gouvernement dit « territoires », mais Porto Rico, Guam, les Samoa américaines, les Mariannes du Nord et les Îles Vierges restent sous souveraineté américaine sans égalité politique complète. Le Census Bureau y comptait environ 3,59 millions d’habitants en 2020. Les résidents ne votent pas à l’élection présidentielle depuis leur territoire et n’élisent aucun sénateur fédéral.
- Combien de bases militaires les États-Unis ont-ils à l’étranger ?
- Le chiffre dépend de la définition. Le *Base Structure Report* du département de la Défense inventoriait 718 sites dans des pays étrangers pour l’exercice 2023. David Vine et Patterson Deppen estimaient en 2021 environ 750 bases réparties dans 80 pays et territoires, en intégrant des implantations officiellement omises ou regroupées.
- Quelle différence existe entre empire américain et hégémonie américaine ?
- L’hégémonie désigne une prépondérance exercée avec une part de consentement ; l’empire insiste sur la hiérarchie, la coercition et la souveraineté inégale. Depuis 1945, les États-Unis emploient les deux formes : alliances et institutions multilatérales, mais aussi territoires non incorporés, sanctions, bases et changements de régime. Lindsey O’Rourke en dénombre 70 entre 1947 et 1989.
- Quand l’empire américain a-t-il commencé ?
- Il n’existe pas de date unique. L’expansion continentale coloniale commence dès la fondation de 1776 ; la guerre contre le Mexique ajoute environ 1,36 million de km² en 1848. L’année 1898 marque un empire d’outre-mer explicite avec Porto Rico, Guam et les Philippines, puis 1945 inaugure un réseau mondial durable de bases et d’alliances.
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Sources et lectures
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