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Qu’était l’apartheid et qui l’a construit ?

Définition, lois, architectes et bilan humain de l’apartheid, régime de suprématie blanche imposé en Afrique du Sud jusqu’en 1994.

Qu’était l’apartheid et qui l’a construit ?
Wikimedia Commons / Wikipedia — Apartheid

Réponse courte

Verdict : l’apartheid fut une dictature raciale construite par l’État sud-africain dominé par les Blancs, systématisée par le Parti national dès 1948, puis démantelée entre 1990 et 1994. Hendrik Verwoerd, Daniel François Malan, Johannes Strijdom, leurs ministres, fonctionnaires, policiers, militaires et soutiens économiques transformèrent une longue histoire coloniale de dépossession en ordre juridique total.

À retenir

  • L’apartheid fut une dictature raciale légalisée par le Parti national en 1948 et démantelée avant les élections multiraciales de 1994.
  • Malan, Strijdom et Verwoerd dirigèrent sa codification, soutenus par le Parlement blanc, la bureaucratie, la police et des intérêts économiques.
  • Les lois de 1913 et 1936 ne réservaient qu’environ 7 %, puis 13 %, du territoire à la majorité africaine.
  • Environ 3,5 millions de personnes furent déplacées de force entre 1960 et 1983, selon le Surplus People Project publié en 1985.
  • La fin juridique de 1991–1994 n’a pas supprimé les inégalités foncières, spatiales, éducatives et patrimoniales produites pendant des générations.

La réponse courte : une suprématie blanche organisée par la loi

« Apartheid », terme afrikaans signifiant séparation, désigne le régime qui classait chaque personne selon une catégorie raciale, réservait le pouvoir à la minorité blanche et organisait séparément territoire, résidence, école, travail, sexualité et citoyenneté. Il gouverna l’Afrique du Sud de la victoire électorale du Parti national, le 26 mai 1948, aux premières élections nationales au suffrage universel, du 26 au 29 avril 1994. Il fut aussi appliqué au Sud-Ouest africain, actuelle Namibie, administré par Pretoria jusqu’en 1990.

Le régime ne surgit pas en 1948. Les conquêtes néerlandaise et britannique, l’esclavage au Cap, les guerres de dépossession, le Natives Land Act de 1913 et la ségrégation industrielle avaient déjà créé l’infrastructure du racisme moderne. La loi foncière de 1913 réserva initialement environ 7 % du territoire aux Africains, proportion portée à environ 13 % par la législation de 1936, alors qu’ils formaient la majorité de la population.

L’apartheid fut un système de domination, pas une juxtaposition symétrique de groupes : la séparation était son instrument et la suprématie blanche sa finalité.

Qui l’a construit : dirigeants, bureaucratie et intérêts matériels

Le cabinet de Daniel François Malan codifia le système après 1948. Son successeur Johannes Strijdom durcit l’exclusion politique des électeurs « coloured ». Hendrik Verwoerd, ministre des Affaires indigènes de 1950 à 1958 puis premier ministre de 1958 à 1966, conçut les bantoustans comme prétendus États nationaux noirs. Theophilus Dönges pilota plusieurs lois fondatrices ; Hendrik van den Bergh dirigea ensuite l’appareil de renseignement répressif.

« There is no place for [the Bantu] in the European community above the level of certain forms of labour. » — Hendrik Verwoerd, discours au Sénat sur l’éducation bantoue, 1954.

Les architectes institutionnels furent le Parti national, le Parlement réservé aux Blancs, le Broederbond afrikaner, les administrations raciales, la police, les forces armées et les tribunaux appliquant les lois. Des entreprises minières, agricoles, industrielles et financières bénéficièrent d’une main-d’œuvre noire sous-payée, contrôlée par les laissez-passer et privée de négociation politique égale. La construction fut collective mais non anonyme : elle résulta de décisions identifiables, votées, financées et exécutées.

Acteur ou institution Fonction documentée Repère daté
Daniel François Malan et Parti national Gouvernement qui légalisa l’apartheid systématique Victoire électorale de 1948
Hendrik Verwoerd Éducation bantoue, bantoustans et « développement séparé » Ministre dès 1950 ; premier ministre en 1958–1966
Parlement blanc Adoption des classifications, expulsions et contrôles Série législative de 1949–1953
Police sud-africaine Arrestations, torture et répression des manifestations 69 morts à Sharpeville en 1960, bilan officiel
Employeurs blancs et chambres minières Exploitation du travail migrant contrôlé Système consolidé avant 1948, maintenu jusqu’aux réformes des années 1980

Les preuves : classification, expulsions et citoyenneté confisquée

Le Prohibition of Mixed Marriages Act de 1949 interdit certains mariages interraciaux. Le Population Registration Act de 1950 assigna une « race » officielle. Le Group Areas Act de 1950 autorisa la ségrégation résidentielle et les expulsions. Le Bantu Education Act de 1953 plaça l’école africaine sous contrôle central afin de préparer les enfants noirs à une position subalterne. Le Bantu Homelands Citizenship Act de 1970 prétendit rattacher les Africains à des bantoustans, même lorsqu’ils vivaient et travaillaient en Afrique du Sud.

Entre 1960 et 1983, environ 3,5 millions de personnes furent déplacées de force, estimation publiée en 1985 par Surplus People Project ; les auteurs distinguaient les évictions agricoles, déplacements urbains, expulsions de « zones noires » et relocalisations politiques. De 1916 à 1986, les lois sur les laissez-passer produisirent plus de 17 millions d’arrestations ou poursuites, total rétrospectif fréquemment cité par l’historiographie sud-africaine ; il mesure des procédures, non des individus uniques.

Part approximative du territoire réservée aux Africains par les lois foncières de 1913 et 1936Deux barres indiquent environ 7 pour cent en 1913 et 13 pour cent en 1936.Territoire réservé aux Africains1913≈ 7 %1936≈ 13 %0 %20 %Sources : Natives Land Act, 1913 ; Native Trust and Land Act, 1936.

La violence protégeait cet ordre. À Sharpeville, le 21 mars 1960, la police tua 69 manifestants et en blessa 180, selon les chiffres officiels repris par la Commission vérité et réconciliation. Le 16 juin 1976, le soulèvement de Soweto commença contre l’enseignement obligatoire en afrikaans : le gouvernement reconnut 23 morts au départ, puis 176 ; des enquêtes et récits historiques avancent couramment une fourchette d’environ 176 à 700 morts pour la révolte et sa répression prolongée.

Bilans contestés, estimations et stratégies de déni

Il n’existe pas un chiffre unique des « morts de l’apartheid ». Le régime tua par fusillades, exécutions, assassinats, torture, guerres régionales et conditions structurelles, sur des périodes et territoires différents. Additionner sans méthode produit un total trompeur ; refuser tout bilan masque néanmoins la violence documentée.

Épisode ou corpus Estimation Source et année de publication
Massacre de Sharpeville, 1960 69 morts Commission vérité et réconciliation, rapport final, 1998
Soulèvement de Soweto, 1976 176 officiellement ; jusqu’à environ 700 Commission Cillie, 1980, et estimations historiques ultérieures
Violations graves relevant du mandat de la CVR, 1960–1994 Plus de 22 000 victimes déclarantes Commission vérité et réconciliation, 1998–2003
Déplacements forcés, 1960–1983 Environ 3,5 millions de personnes Surplus People Project, 1985
Décès attribués aux conflits politiques, 1984–1994 Environ 20 000 Human Rights Committee sud-africain, bilan cité en 1995

La CVR n’était pas un recensement exhaustif : son mandat couvrait les « violations graves » commises entre le 1er mars 1960 et le 10 mai 1994, et dépendait des témoignages reçus. Ses données sous-estiment donc nécessairement les personnes non déclarées, les privations socio-économiques et une partie des violences commises hors d’Afrique du Sud.

Les nostalgiques du régime soutiennent qu’il aurait modernisé l’économie, limité les conflits ou assuré des services séparés. Cet argument confond infrastructures et justice : l’État distribuait droits, budgets et mobilité selon la race. D’autres attribuent l’apartheid au seul Verwoerd, ce qui décharge ses prédécesseurs coloniaux, le Parti national, les administrations, les entreprises bénéficiaires et les gouvernements étrangers qui maintinrent commerce, crédit ou coopération stratégique. La résistance armée de l’ANC et d’autres mouvements n’annule pas la responsabilité première d’un État qui avait supprimé les voies politiques égales.

Ce qui en découle : fin juridique, héritage matériel

L’apartheid fut défait par les luttes de l’African National Congress, du Pan Africanist Congress, du Black Consciousness Movement, des syndicats, des organisations civiques et de millions de personnes ordinaires, avec les sanctions et mobilisations internationales. Nelson Mandela fut libéré le 11 février 1990 ; le président Frederik Willem de Klerk abrogea les principales lois restantes en 1991 ; environ 19,7 millions de personnes votèrent lors du scrutin multiracial d’avril 1994, selon les résultats officiels.

La démocratie politique n’a pas automatiquement annulé la géographie foncière, la richesse héritée, l’inégalité scolaire ou le marché du travail racialement structuré. Les statistiques contemporaines doivent être lues comme les effets d’une dépossession cumulative, non comme la preuve de différences naturelles. Comprendre qui bâtit le régime permet aussi d’étudier les réparations, la restitution foncière, la responsabilité des entreprises et les limites de la Commission vérité et réconciliation. Voir le dossier sur l’histoire sud-africaine et l’analyse des doctrines du racisme moderne.

Sources et lectures complémentaires

Questions fréquentes

Qui est considéré comme l’architecte de l’apartheid ?
Hendrik Verwoerd est souvent appelé l’architecte de l’apartheid parce que, ministre dès 1950 puis premier ministre de 1958 à 1966, il développa l’éducation bantoue et les bantoustans. Mais Daniel François Malan, Johannes Strijdom, Theophilus Dönges, le Parti national, le Parlement blanc, la bureaucratie, la police et les employeurs bénéficiaires participèrent tous à sa construction.
Quand l’apartheid a-t-il commencé et pris fin ?
L’apartheid officiel commença après la victoire du Parti national le 26 mai 1948. Frederik Willem de Klerk engagea son démantèlement en 1990 et les principales lois raciales furent abrogées en 1991. Il prit fin constitutionnellement avec les élections multiraciales du 26 au 29 avril 1994, remportées par l’African National Congress de Nelson Mandela.
Quelles étaient les principales lois de l’apartheid ?
Les textes centraux furent le Prohibition of Mixed Marriages Act de 1949, le Population Registration Act et le Group Areas Act de 1950, le Bantu Education Act de 1953 et le Bantu Homelands Citizenship Act de 1970. Ils contrôlaient mariage, identité raciale, résidence, école, déplacements, travail et citoyenneté au bénéfice de la minorité blanche.
Combien de personnes l’apartheid a-t-il tuées ?
Aucun total exhaustif ne couvre toutes les violences de 1948 à 1994. La police tua 69 personnes à Sharpeville en 1960. Pour Soweto en 1976, les estimations vont de 176 morts reconnus à environ 700. Le Human Rights Committee a estimé en 1995 qu’environ 20 000 personnes moururent dans les conflits politiques de 1984 à 1994.
L’apartheid existait-il avant 1948 ?
La ségrégation et la dépossession précédaient 1948 de plusieurs siècles. Le Natives Land Act de 1913 réserva environ 7 % du territoire aux Africains ; la législation de 1936 porta cette part à environ 13 %. Le Parti national transforma toutefois, dès 1948, ces structures coloniales en système racial plus cohérent, bureaucratique et autoritaire nommé apartheid.

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