La Guerre noire et le génocide aborigène en Tasmanie
Histoire documentée de la Guerre noire, des massacres, déportations et spoliations qui détruisirent les sociétés aborigènes de Tasmanie.

La Guerre noire désigne la phase la plus intense, surtout de 1824 à 1832, de la conquête britannique de la Tasmanie — alors Terre de Van Diemen. Meurtres, enlèvements, dépossession foncière, loi martiale et déportation brisèrent les sociétés aborigènes. La plupart des historiens qualifient ce processus de génocide, même si le calcul des morts directes demeure débattu.
L’objectif colonial était territorial : sécuriser pâturages et troupeaux pour les colons libres, soldats, fonctionnaires et anciens condamnés. Les survivants furent finalement internés à Wybalenna, sur l’île Flinders, où maladie, malnutrition et désespoir provoquèrent une mortalité catastrophique.
À retenir
- La Guerre noire fut la phase armée, surtout entre 1824 et 1832, d’un génocide colonial commencé avec l’invasion britannique de 1803.
- Nicholas Clements estimait en 2014 que 600 à 900 Aborigènes et plus de 200 colons moururent entre 1824 et 1831.
- George Arthur imposa la loi martiale en 1828 puis mobilisa environ 2 200 personnes pour la Black Line en 1830.
- La dépossession enrichit les éleveurs : les concessions passèrent d’environ 230 000 acres en 1824 à plus de 2 millions en 1830.
- La déportation vers Wybalenna après 1830 prolongea la destruction par le confinement, la maladie, la malnutrition et la rupture sociale.
- Les peuples palawa ont survécu; présenter Truganini, morte en 1876, comme la dernière Tasmanienne perpétue un mensonge colonial.
Ce qui s’est passé : conquête, guerre et déportation
L’invasion commença avec la colonie britannique de Risdon Cove en 1803, puis Hobart en 1804. Les nouveaux venus occupèrent les territoires de chasse, détruisirent des ressources, enlevèrent des femmes et imposèrent une économie pastorale. Les affrontements s’intensifièrent après 1824 dans les Midlands et l’est de l’île.
Le lieutenant-gouverneur George Arthur proclama la loi martiale contre les Aborigènes le 1er novembre 1828. En octobre-novembre 1830, la « Black Line » mobilisa environ 2 200 soldats, colons et condamnés pour rabattre les survivants vers la péninsule de Tasman. L’opération coûta plus de 30 000 £ selon les comptes coloniaux cités par Lyndall Ryan en 2012, mais ne captura directement que deux Aborigènes.
« The Natives must be captured, or exterminated. » — Colonial Times, journal de Hobart, 1er décembre 1826.
Les nombres : morts, survivants et incertitudes
La démographie antérieure à 1803 reste incertaine. Henry Reynolds proposait en 1995 environ 4 000 à 6 000 habitants aborigènes lors de l’invasion; Lyndall Ryan retenait en 2012 une population proche de 4 000. Nicholas Clements a estimé en 2014 que la Guerre noire tua environ 600 à 900 Aborigènes et plus de 200 colons entre 1824 et 1831. Ryan a recensé en 2012 au moins 307 morts aborigènes dans 56 incidents de massacre entre 1804 et 1834 : c’est un minimum documentaire, non le bilan total.
| Indicateur | Dates | Chiffre ou fourchette | Source de l’estimation |
|---|---|---|---|
| Population aborigène initiale | 1803 | 4 000–6 000 | Henry Reynolds, 1995 |
| Morts aborigènes durant la Guerre noire | 1824–1831 | 600–900 | Nicholas Clements, 2014 |
| Morts coloniales | 1824–1831 | plus de 200 | Nicholas Clements, 2014 |
| Morts aborigènes documentées dans des massacres | 1804–1834 | au moins 307 | Lyndall Ryan, 2012 |
| Personnes transférées à Wybalenna | 1835 | environ 135 | rapports coloniaux synthétisés par Reynolds, 1995 |
| Survivants transférés à Oyster Cove | 1847 | 47 | archives coloniales citées par Reynolds, 1995 |
Ces catégories se chevauchent et ne doivent pas être additionnées. Elles excluent souvent les décès différés causés par les blessures, les épidémies, la faim et l’internement. Consultez aussi les méthodes de comptage de l’archive dans Données et bilans.
Le mécanisme et ceux qui en ont profité
Le moteur matériel fut l’accaparement des terres. Les concessions britanniques passèrent d’environ 230 000 acres en 1824 à plus de 2 millions d’acres en 1830, selon James Boyce en 2008 : près de 8 100 km² étaient alors attribués. Les moutons transformèrent les Midlands en zone exportatrice de laine et repoussèrent les communautés hors de leurs territoires.
| Indicateur colonial | Année | Valeur | Source |
|---|---|---|---|
| Terres concédées | 1824 | environ 230 000 acres | James Boyce, 2008 |
| Terres concédées | 1830 | plus de 2 000 000 acres | James Boyce, 2008 |
| Moutons dans la colonie | 1816 | environ 54 600 | statistiques coloniales citées par Boyce, 2008 |
| Moutons dans la colonie | 1830 | environ 1 000 000 | statistiques coloniales citées par Boyce, 2008 |
| Coût de la Black Line | 1830 | plus de 30 000 £ | comptes coloniaux cités par Ryan, 2012 |
Les bénéficiaires furent la Couronne britannique, qui affirma sa souveraineté sans traité, ainsi que les grands éleveurs, marchands de laine et spéculateurs. Le travail forcé des condamnés réduisit leurs coûts. George Arthur protégea juridiquement l’expansion tout en présentant l’expulsion comme une opération humanitaire. Cette articulation entre violence d’État et extraction est replacée dans l’histoire coloniale et le répertoire des atrocités de masse.
Résistance aborigène et fin de la guerre ouverte
La résistance ne fut ni passive ni désordonnée. Des groupes dirigés notamment par Tarenorerer, femme tommeginne également appelée Walyer, attaquèrent des huttes, récupérèrent des chiens et des armes, et ciblèrent les infrastructures pastorales. Entre 1824 et 1831, les combattants aborigènes menèrent une guérilla mobile fondée sur leur connaissance du terrain.
- Défendre les territoires de chasse et les points d’eau contre les troupeaux.
- Riposter aux assassinats, viols, enlèvements et arrestations.
- S’emparer de farine, de chiens, de fusils et de munitions coloniaux.
- Éviter les patrouilles, les primes et la Black Line de 1830.
- Négocier sous contrainte lorsque la survie collective devint impossible.
George Augustus Robinson mena de 1829 à 1835 la « Friendly Mission », assisté d’intermédiaires aborigènes, dont Truganini et Woorraddy. Ses promesses de protection facilitèrent la reddition; l’administration déporta ensuite les captifs. La guerre ouverte s’éteignit vers 1832, non par accord équitable, mais parce que les communautés avaient été décimées, dispersées ou emprisonnées.
La déportation ne fut pas un sauvetage extérieur à la violence : elle constitua l’étape administrative qui transforma la conquête militaire en confinement collectif.
Déni, mémoire et continuité aborigène
Wybalenna, établi en 1835 sur l’île Flinders, fonctionna comme un lieu d’internement placé sous contrôle missionnaire. Sur environ 135 personnes transférées en 1835, seules 47 furent conduites à Oyster Cove en 1847, selon les archives coloniales analysées par Reynolds en 1995. Les décès résultèrent notamment de maladies respiratoires, d’une alimentation inadéquate et de conditions carcérales.
Le récit affirmant que Truganini, morte en 1876, aurait été « la dernière Tasmanienne » est faux. Il effaçait les descendants des femmes aborigènes enlevées ou installées dans les îles du détroit de Bass, notamment les communautés palawa. Le Tasmanian Museum and Art Gallery ne restitua les restes de Truganini qu’en 1976, soit 100 ans après sa mort.
Faits essentiels
- La colonisation britannique débuta en 1803 sans traité ni consentement aborigène.
- La loi martiale de 1828 autorisa une coercition racialisée à l’échelle de la colonie.
- La Black Line de 1830 mobilisa environ 2 200 participants pour seulement deux captures directes.
- Le génocide ne signifie pas disparition : les peuples palawa vivent, revendiquent leurs terres et transmettent leurs cultures.
- Les minimums documentaires sous-estiment les morts non enregistrées et les effets létaux de la déportation.
Ce que cela signifie aujourd’hui
Le cas tasmanien montre qu’un génocide colonial peut associer initiative privée, réglementation publique et rhétorique protectrice. La violence permit une mutation économique mesurable : entre 1824 et 1830, les concessions passèrent d’environ 230 000 à plus de 2 millions d’acres selon Boyce en 2008, pendant que la population aborigène libre était traquée puis expulsée.
La reconnaissance actuelle implique davantage qu’une commémoration : restitution des restes humains et objets sacrés, protection des sites, contrôle palawa des archives, retour de terres et enseignement précis des responsables. En 1995, la Tasmanie adopta l’Aboriginal Lands Act, transférant 12 parcelles à l’Aboriginal Land Council of Tasmania; cette mesure tardive ne constituait ni traité ni réparation intégrale. Pour comparer définitions juridiques et processus historiques, voir Atrocités et Données.
Sources et lectures complémentaires
- Lyndall Ryan, carte et recherches sur les massacres coloniaux — University of Newcastle
- Henry Reynolds, Fate of a Free People — National Library of Australia
- Nicholas Clements, The Black War — University of Queensland Press
- James Boyce, Van Diemen’s Land — National Library of Australia
- Tasmanian Museum and Art Gallery, ressources sur les Premiers Tasmaniens
- National Museum of Australia, Black Line
Questions fréquentes
- Qu’est-ce que la Guerre noire en Tasmanie ?
- La Guerre noire fut une guérilla opposant surtout, de 1824 à 1832, les peuples aborigènes de Tasmanie aux colons et forces britanniques. Elle s’inscrivait dans une conquête commencée en 1803. George Arthur proclama la loi martiale en 1828, organisa la Black Line en 1830, puis l’administration déporta les survivants vers l’île Flinders.
- Combien de personnes sont mortes pendant la Guerre noire ?
- Nicholas Clements estimait en 2014 qu’entre 600 et 900 Aborigènes et plus de 200 colons moururent entre 1824 et 1831. Lyndall Ryan avait documenté en 2012 au moins 307 morts aborigènes dans 56 massacres entre 1804 et 1834. Ces séries se chevauchent et excluent de nombreux décès indirects.
- Pourquoi parle-t-on de génocide des Aborigènes de Tasmanie ?
- Le terme décrit la combinaison de massacres, destruction des ressources, enlèvements, séparation familiale, internement et déportation imposée depuis l’invasion britannique de 1803. La population initiale comptait environ 4 000 à 6 000 personnes selon Henry Reynolds en 1995; en 1847, seulement 47 internés furent transférés de Wybalenna à Oyster Cove.
- Qu’était la Black Line de 1830 ?
- La Black Line fut une battue militaire ordonnée par George Arthur en octobre 1830. Environ 2 200 soldats, colons et condamnés devaient repousser les Aborigènes vers la péninsule de Tasman. Selon Lyndall Ryan en 2012, elle coûta plus de 30 000 £, mais ne captura directement que deux personnes.
- Les Aborigènes de Tasmanie ont-ils disparu ?
- Non. Truganini, morte en 1876, ne fut pas la « dernière Tasmanienne ». Cette formule effaçait les descendants aborigènes, notamment ceux des communautés du détroit de Bass. Les Palawa forment aujourd’hui une communauté vivante. En 1995, l’Aboriginal Lands Act de Tasmanie transféra 12 parcelles à l’Aboriginal Land Council of Tasmania.
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Sources et lectures
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