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Eduardo Galeano et Les Veines ouvertes de l’Amérique latine

Vie, thèse, chiffres, réception et héritage des Veines ouvertes d’Eduardo Galeano, enquête majeure sur cinq siècles d’extraction latino-américaine.

Eduardo Galeano et Les Veines ouvertes de l’Amérique latine
Wikimedia Commons / Wikipedia — Eduardo Galeano

Publié en 1971, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine d’Eduardo Galeano raconte la conquête, l’esclavage, les monocultures, les mines et l’ingérence étrangère comme un seul système historique : les richesses quittent la région, tandis que les coûts humains et écologiques y restent. L’ouvrage associe enquête, récit et polémique plutôt qu’une démonstration économique universitaire.

Galeano, né à Montevideo en 1940 et mort en 2015, fut journaliste, écrivain et exilé politique. Son livre a fixé une image puissante de l’échange inégal, mais certains chiffres et liens de causalité sont contestés. Le lire utilement exige donc de distinguer sa thèse — durablement influente — des données qu’il faut réviser à partir de la recherche récente.

À retenir

  • Publié en 1971, le livre de Galeano interprète cinq siècles d’histoire latino-américaine comme une succession organisée de cycles extractifs.
  • L’argent, le sucre, l’esclavage, le cuivre et le pétrole enrichirent conjointement puissances étrangères et élites propriétaires locales.
  • Les chercheurs doivent distinguer la thèse structurelle du livre de chiffres ponctuels parfois vieillis, imprécis ou insuffisamment contextualisés.
  • L’interdiction par les dictatures des années 1970 fit des Veines ouvertes un symbole durable de résistance intellectuelle latino-américaine.
  • Lithium, cuivre et hydrocarbures rendent actuelle la question centrale de Galeano : qui contrôle les ressources et capte leur valeur ?

Le livre, l’auteur et le mécanisme décrit

Galeano acheva Las venas abiertas de América Latina à l’âge de 30 ans, en 1970, puis Siglo XXI le publia en 1971. Il décrivait un mécanisme cumulatif : conquête des territoires, appropriation de la terre et du travail, spécialisation forcée dans quelques exportations, rapatriement des profits et dépendance envers les capitaux, technologies et marchés étrangers.

« La division internationale du travail consiste en ce que certains pays se spécialisent à gagner et d’autres à perdre. » — Eduardo Galeano, 1971, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine.

Son récit relie l’argent de Potosí, l’or brésilien, le sucre caribéen, le caoutchouc amazonien, le guano péruvien, le cuivre chilien et le pétrole vénézuélien. Il rejoint ainsi l’histoire plus large du colonialisme, des violences de masse et de leur mesure dans les données historiques.

Key facts

  • Galeano naît en 1940 en Uruguay, publie le livre en 1971 et meurt en 2015, à l’âge de 74 ans.
  • Après le coup d’État uruguayen du 27 juin 1973, il s’exile d’abord en Argentine, puis en Espagne après le putsch argentin du 24 mars 1976.
  • Les dictatures militaires interdisent l’ouvrage en Uruguay, au Chili et en Argentine durant les années 1970.
  • Le livre couvre environ 480 ans, de l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 à la crise régionale des années 1960.

Les nombres derrière les veines ouvertes

Les grandeurs ci-dessous éclairent le système décrit sans transformer des estimations controversées en certitudes.

Extraction ou violence Dates Quantité ou bilan Source de l’estimation
Argent enregistré à Potosí 1545–1824 environ 41 000 tonnes d’argent fin Peter Bakewell, synthèses historiques fondées sur les registres coloniaux
Argent américain exporté vers l’Europe 1500–1800 environ 150 000 tonnes Dennis O. Flynn et Arturo Giráldez, estimations d’histoire économique
Traite transatlantique vers les Amériques 1501–1866 12,52 millions embarqués ; 10,70 millions débarqués base Slave Voyages, version consultée en 2024
Effondrement démographique autochtone des Amériques 1492–1600 de 60,5 millions à 6 millions, soit environ 54,5 millions de morts excédentaires Koch et al., étude publiée en 2019 ; fourchette initiale synthétisée : 44–78 millions d’habitants
Massacre des ouvriers du nitrate à Iquique 21 décembre 1907 2 000–3 600 morts selon les estimations historiques ; chiffre officiel contemporain : 126 Sergio González Miranda, travaux publiés dans les années 2000 ; autorités chiliennes en 1907

Déportés africains embarqués et survivants débarqués dans les Amériques, 1501–1866, en millionsTraite transatlantique, 1501–1866Embarqués12,52 MDébarqués10,70 MMorts en traversée1,82 MSource : Slave Voyages, données 1501–1866 ; différence calculée.

Ces séries ne sont pas interchangeables : les 54,5 millions de morts excédentaires estimés pour 1492–1600 incluent surtout les épidémies introduites, aggravées par guerre, déplacement, famine et travail forcé.

Qui a profité de l’extraction

Les bénéficiaires changèrent avec les empires, mais le transfert suivit des institutions identifiables. La Couronne espagnole prélevait le quinto real, théoriquement 20 % des métaux précieux au XVIe siècle. Les négociants de Séville, les créanciers génois et allemands, puis les maisons commerciales britanniques finançaient et assuraient les flux. Au Brésil, l’or et le sucre enrichissaient propriétaires esclavagistes, marchands portugais et créanciers anglais.

Ressource et territoire Date décisive Bénéficiaires ou contrôle Donnée concrète
Cuivre, Chili 1971 Anaconda et Kennecott avant nationalisation indemnisation fixée à 0 dollar après déduction de « profits excessifs » par le Chili en 1971
Pétrole, Venezuela 1976 Shell, Exxon et Gulf avant création de PDVSA production d’environ 2,3 millions de barils/jour en 1976, selon l’OPEP
Bananes, Guatemala 1954 United Fruit Company environ 225 000 hectares détenus au début des années 1950, selon les archives gouvernementales américaines
Étain, Bolivie 1952 groupes Patiño, Hochschild et Aramayo avant nationalisation les trois groupes contrôlaient environ 80 % des exportations minières en 1952, estimation de James Dunkerley

La hiérarchie ne fut donc pas simplement « Europe contre Amérique latine ». Des élites créoles, propriétaires fonciers, armées, juristes et gouvernements locaux organisèrent aussi l’expropriation. Galeano insiste justement sur cette alliance, même s’il sous-estime parfois les conflits entre capitaux étrangers et bourgeoisies nationales.

Résistances, réformes et contre-révolutions

Les populations concernées ne furent jamais passives. Révoltes autochtones, communautés marronnes, syndicats, réformes agraires et nationalisations contestèrent la propriété coloniale puis oligarchique.

  1. En 1780–1781, l’insurrection de Túpac Amaru II mobilisa des dizaines de milliers de personnes ; les estimations de Charles Walker publiées en 2014 situent les morts entre 75 000 et 100 000.
  2. En 1804, Haïti abolit définitivement l’esclavage après une révolution commencée en 1791 ; la France imposa en 1825 une indemnité de 150 millions de francs-or, ramenée à 90 millions en 1838.
  3. En 1952, la révolution bolivienne nationalisa les grandes mines d’étain et étendit le suffrage à environ 1 million de nouveaux électeurs, selon Herbert Klein.
  4. Le 11 juillet 1971, le Chili de Salvador Allende nationalisa le cuivre à l’unanimité du Congrès ; le coup d’État du 11 septembre 1973 renversa son gouvernement.

« Le cuivre est le salaire du Chili. » — Salvador Allende, discours de nationalisation, 11 juillet 1971.

La réponse fut souvent transnationale. Des documents américains déclassifiés montrent que Richard Nixon ordonna en 1970 de faire « crier l’économie » chilienne ; la CIA consacra 8 millions de dollars de 1970 à des actions clandestines au Chili entre 1970 et 1973, selon le rapport Church de 1975.

Interdiction, critiques et mémoire

Les régimes militaires comprirent le pouvoir mobilisateur du livre. En 1973, l’Uruguay entra dans une dictature qui dura jusqu’en 1985 ; l’Argentine connut une junte de 1976 à 1983, responsable de 8 961 disparitions documentées par la CONADEP en 1984, tandis que les organisations de victimes retiennent 30 000 disparus. L’interdiction transforma Les Veines ouvertes en objet clandestin et en symbole continental.

En 2009, Hugo Chávez remit un exemplaire à Barack Obama au Sommet des Amériques, provoquant une remontée spectaculaire des ventes. En 2014, Galeano déclara qu’il ne relirait pas le livre et qu’il ne possédait pas alors la formation économique nécessaire. Il ne renia toutefois ni l’exploitation coloniale ni l’impérialisme ; il critiquait surtout sa prose et les limites analytiques de son travail de jeunesse.

Les objections sérieuses portent sur trois points : sélection d’exemples conformes à la thèse, insuffisante comparaison entre trajectoires nationales et causalité parfois trop directe entre exportation et pauvreté. Les polémiques qui prétendent que l’extraction n’a laissé aucun héritage ignorent, inversement, la concentration foncière, l’esclavage, les concessions et les interventions documentées.

Ce que l’ouvrage signifie aujourd’hui

Le vocabulaire a changé : dépendance, échange écologiquement inégal, chaînes mondiales de valeur, fuite des capitaux, justice climatique. Le problème demeure mesurable. La CEPAL estimait en 2023 que les matières premières représentaient environ 82 % des exportations de marchandises sud-américaines en 2022, contre environ 26 % pour le Mexique et l’Amérique centrale, davantage intégrés aux chaînes manufacturières.

La transition énergétique ouvre de nouvelles « veines ». En 2023, le Chili produisit environ 44 000 tonnes de lithium et l’Argentine 9 600 tonnes, selon l’US Geological Survey publié en 2024 ; la Bolivie détenait 23 millions de tonnes de ressources identifiées, le Chili 11 millions et l’Argentine 22 millions. Ressources ne signifie ni réserves commercialement prouvées ni revenus publics garantis.

Le legs de Galeano tient moins à l’exactitude de chaque nombre qu’à une question de comptabilité politique : qui possède, qui décide, qui capte la rente et qui supporte les morts, les déplacements et la pollution ? Une lecture contemporaine doit éprouver cette question avec des archives, des séries vérifiables et les voix des communautés, plutôt que sacraliser ou congédier un livre de 1971.

Sources et lectures complémentaires

Questions fréquentes

Quelle est la thèse des Veines ouvertes de l’Amérique latine ?
Dans son livre publié en 1971, Eduardo Galeano soutient que la conquête, l’esclavage, la grande propriété et les exportations de matières premières ont transféré la richesse latino-américaine vers les empires, entreprises étrangères et élites locales. Il présente l’argent de Potosí, le sucre, le guano, le cuivre et le pétrole comme des cycles successifs d’une même dépendance.
Les chiffres utilisés par Eduardo Galeano sont-ils fiables ?
Ils le sont inégalement. Galeano écrivait en 1970 sans les bases quantitatives disponibles aujourd’hui et privilégiait la synthèse polémique. Par exemple, *Slave Voyages* estime désormais que 12,52 millions d’Africains furent embarqués entre 1501 et 1866 et 10,70 millions débarqués. Il faut donc vérifier chaque chiffre, sans confondre erreurs ponctuelles et inexistence de l’exploitation documentée.
Eduardo Galeano a-t-il renié Les Veines ouvertes ?
Non, pas au sens d’une rétractation globale. En 2014, Galeano déclara qu’il ne relirait pas son ouvrage de 1971 et qu’il manquait alors de formation économique. Il jugeait sa prose lourde et certaines analyses dépassées. Il n’affirma pas que la conquête, l’esclavage, l’ingérence étrangère ou la captation des ressources n’avaient jamais existé.
Pourquoi le livre a-t-il été interdit par les dictatures ?
Après les coups d’État en Uruguay en 1973, au Chili en 1973 et en Argentine en 1976, les régimes militaires proscrivirent un ouvrage qui reliait oligarchies locales, capitaux étrangers et répression. Galeano s’exila en 1973 puis quitta l’Argentine en 1976. La censure renforça le statut du livre comme texte clandestin de la gauche latino-américaine.
Pourquoi Les Veines ouvertes reste-t-il pertinent aujourd’hui ?
Parce que la spécialisation extractive persiste. La CEPAL estimait qu’en 2022 les produits primaires constituaient environ 82 % des exportations de marchandises sud-américaines. En 2023, selon l’USGS publié en 2024, le Chili produisit environ 44 000 tonnes de lithium et l’Argentine 9 600 tonnes. Les débats actuels portent toujours sur propriété, fiscalité, environnement et partage de la rente.

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Sources et lectures

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