Potosí : l’argent et les morts de la mine coloniale
Bilan documenté du Cerro Rico de Potosí : mita, mercure, production d’argent, profits impériaux et estimations contestées de la mortalité coloniale.

Potosí fut l’un des principaux moteurs financiers de l’Empire espagnol. Après l’exploitation du Cerro Rico à partir de 1545, des travailleurs autochtones, puis des salariés et des esclaves africains, ont extrait et traité son argent dans des conditions de froid, d’altitude, de poussière, d’accidents et d’intoxication au mercure. La ville, située à environ 4 067 m d’altitude, devint un nœud de l’économie mondiale.
Il n’existe aucun registre permettant d’établir un total fiable des morts. Le chiffre souvent répété de « 8 millions » ne constitue pas un décompte historique démontré. L’ampleur de la coercition, elle, est incontestable : la mita réorganisée en 1573 mobilisait théoriquement environ 13 500 hommes par an, issus de 16 provinces andines, au bénéfice des propriétaires de mines, de la Couronne et de réseaux marchands transatlantiques et pacifiques.
À retenir
- Potosí produisit légalement environ 23 000 tonnes d’argent entre 1550 et 1800, selon TePaske et Brown en 2010.
- Dès 1573, la mita réorganisée par Francisco de Toledo imposait théoriquement environ 13 500 travailleurs autochtones par an.
- Aucune archive ne permet de calculer le nombre total de morts à Potosí entre 1545 et l’abolition de 1812.
- Les 8 millions de morts popularisés par Eduardo Galeano en 1971 ne constituent pas une estimation démographique démontrée.
- La Couronne espagnole, les propriétaires miniers, les marchands et les financiers européens captèrent les profits d’un système fondé sur la coercition.
- Le Cerro Rico reste exploité aujourd’hui, tandis que ses instabilités physiques et ses risques sanitaires prolongent l’héritage extractif colonial.
Ce qui s’est passé : du Cerro Rico à la mita
La tradition attribue à l’Indien Diego Huallpa la découverte, en 1545, d’un riche affleurement d’argent au Cerro Rico. La Couronne fonda aussitôt la Villa Imperial de Potosí. L’extraction initiale reposait surtout sur des travailleurs autochtones et sur la fusion andine dans des fours appelés huayras.
Le vice-roi Francisco de Toledo transforma le système entre 1572 et 1575. À partir de 1573, sa mita obligea périodiquement les communautés de 16 provinces, du sud du Pérou actuel à la Bolivie, à fournir environ 13 500 hommes par an. Une fraction travaillait à tout moment, selon une rotation nominale d’une année sur sept. L’amalgame au mercure, généralisé après 1572, permit de traiter les minerais moins riches ; l’eau des lagunes artificielles actionnait les bocards des raffineries.
« Je suis le riche Potosí, du monde je suis le trésor, je suis le roi des montagnes et l’envie des rois. » — inscription des armes de Potosí rapportée par Pedro Cieza de León, 1553, Crónica del Perú.
- Les mineurs descendaient dans des galeries instables, parfois pendant des postes atteignant environ 12 heures selon les descriptions coloniales des XVIIe et XVIIIe siècles.
- Des porteurs remontaient le minerai dans des sacs ou des hottes par des passages étroits.
- Les ouvriers des ingenios broyaient le minerai, puis le mêlaient au mercure et au sel.
- L’argent était fondu, frappé à la Monnaie de Potosí et soumis au quinto real, prélèvement royal fixé nominalement à 20 %.
Les nombres : production certaine, mortalité incertaine
Les séries fiscales mesurent mieux le métal déclaré que les vies détruites. D’après les reconstructions de John J. TePaske et Kendall W. Brown publiées en 2010, Potosí produisit légalement environ 23 000 tonnes d’argent entre 1550 et 1800 ; selon les bornes chronologiques et l’intégration de la contrebande, les synthèses savantes donnent généralement environ 20 000 à 30 000 tonnes. La production officielle culmina autour de 1600, à environ 250 à 300 tonnes par an.
| Indicateur | Date ou période | Valeur documentée | Source ou statut |
|---|---|---|---|
| Début de l’exploitation espagnole | 1545 | 1 grand gisement | Chroniques coloniales |
| Contingent annuel théorique de la mita | dès 1573 | env. 13 500 hommes | Jeffrey A. Cole, 1985 |
| Production annuelle officielle au sommet | vers 1600 | env. 250–300 t d’argent | TePaske et Brown, 2010 |
| Production légale cumulée | 1550–1800 | env. 23 000 t | TePaske et Brown, 2010 |
| Population urbaine souvent estimée | vers 1610–1650 | env. 120 000–160 000 habitants | recensements et synthèses historiques |
La mortalité n’a jamais été enregistrée de manière exhaustive : aucune série ne réunit décès souterrains, silicose, intoxication mercurielle, épidémies, faim, déplacements et morts au retour. Le mot « millions » confond parfois Potosí avec l’effondrement démographique de l’ensemble des Amériques.
| Estimation ou repère | Période visée | Chiffre | Évaluation historique |
|---|---|---|---|
| Formule populaire attribuée à Eduardo Galeano | 1545–vers 1825 | 8 millions de morts | reprise en 1971 ; non étayée par un registre ou un calcul reproductible |
| Fourchette démontrable pour le total des morts | 1545–1825 | inconnue ; aucune fourchette robuste | consensus prudent de la recherche démographique |
| Mita théorique cumulée, sans dédupliquer | 1573–1812 | env. 3,2 millions d’affectations annuelles | calcul : 13 500 × 239 ans ; ce ne sont ni des individus distincts ni des décès |
| Fin officielle de la mita de Potosí | 1812 | 1 abolition | Cortes de Cadix |
Nos dossiers de données historiques distinguent donc production mesurée, affectations de travail et mortalité non quantifiable.
Qui a profité de l’argent de Potosí ?
Les propriétaires de mines et d’ingenios, les marchands de Lima et de Séville, les financiers européens et la monarchie des Habsbourg captèrent l’essentiel du surplus. La Couronne prélevait théoriquement le quinto real de 20 % au XVIe siècle, auquel s’ajoutaient taxes de frappe, ventes de mercure et autres droits. Une partie de l’argent finança les guerres de Philippe II, notamment contre les Provinces-Unies et l’Angleterre, tout en servant au paiement de créanciers génois et allemands.
L’argent suivait deux grandes routes : vers Lima, Panama, les Caraïbes et Séville ; ou vers Buenos Aires malgré les interdictions. Une autre partie gagnait l’Asie par Acapulco et Manille, où la demande chinoise d’argent soutenait sa valeur. La Monnaie de Potosí, créée en 1572, frappa les pièces de huit qui circulèrent mondialement.
Faits essentiels
- Le Cerro Rico fut mis en exploitation coloniale en 1545, après la découverte traditionnellement attribuée à Diego Huallpa.
- La réforme de Francisco de Toledo imposa dès 1573 un contingent théorique annuel d’environ 13 500 mitayos.
- Potosí déclara environ 23 000 tonnes d’argent entre 1550 et 1800 selon TePaske et Brown en 2010.
- Le taux nominal du quinto real était de 20 % au XVIe siècle, avant réductions ultérieures.
- Le total des morts de 1545 à 1825 reste inconnu ; les 8 millions popularisés en 1971 ne sont pas démontrés.
Résister, fuir et négocier la contrainte
Les communautés andines ne furent jamais passives. Elles saisirent les tribunaux, négocièrent les quotas, payèrent des remplaçants et organisèrent la fuite. Les absences provoquèrent l’abandon de villages soumis à la mita et un déplacement vers des provinces exemptées. Les forasteros, migrants séparés de leur communauté fiscale, échappaient parfois au recrutement tout en alimentant le marché du travail salarié.
Les mitayos recevaient un salaire nominal, mais celui-ci couvrait mal nourriture, équipement, tribut et déplacement familial. Des travailleurs volontaires, les mingas, pouvaient obtenir davantage ; cette coexistence entre salaire et coercition ne rendait pas la mita libre. Les révoltes de Túpac Amaru II et Túpac Katari, en 1780–1781, visaient notamment le tribut, les ventes forcées et le régime colonial qui alimentait les mines. La mita fut abolie par les Cortes de Cadix en 1812, après 239 ans de fonctionnement réorganisé. Voir aussi la chronologie de la domination coloniale.
Déni, légende noire et mémoire du Cerro Rico
Deux récits trompeurs s’opposent souvent. Le premier réduit Potosí à une « légende noire » anti-espagnole et invoque les salaires ou le droit colonial pour nier la coercition. Le second transforme les 8 millions en statistique certaine. Les archives établissent pourtant simultanément l’obligation collective, les conditions dangereuses, la fuite massive et l’impossibilité de compter tous les morts.
Le chiffre de 8 millions doit être présenté comme une affirmation mémorielle popularisée en 1971, non comme une estimation démographique vérifiée.
Le Cerro Rico demeure un paysage de travail et de danger. L’UNESCO inscrivit la ville de Potosí au patrimoine mondial en 1987, puis sur la Liste du patrimoine mondial en péril en 2014, notamment en raison de l’instabilité de la montagne. Cette reconnaissance ne doit pas convertir un lieu d’exploitation en décor. Potosí appartient à l’histoire documentée des atrocités et systèmes coercitifs, même si aucun bilan mortuaire total n’est calculable.
Ce que Potosí signifie aujourd’hui
Des coopératives exploitent toujours le Cerro Rico au XXIe siècle. Les risques actuels — effondrement, poussière de silice, travail informel et faibles protections — prolongent une économie où la valeur part tandis que les dommages restent. En 2011, l’Organisation internationale du Travail estimait à environ 13 000 le nombre d’enfants travaillant dans les mines boliviennes à l’échelle nationale, et non au seul Cerro Rico ; ce chiffre ne doit donc pas être présenté comme un décompte de Potosí.
Potosí montre comment une puissance impériale transforme territoire, obligation fiscale et technologie en métal monétaire. Il rappelle aussi une règle de méthode : l’absence de total fiable n’efface ni les victimes ni la responsabilité institutionnelle. Elle oblige à dire précisément ce que les sources prouvent, ce qu’elles suggèrent et ce qu’elles ne permettent pas de compter.
Sources et lectures complémentaires
- Encyclopaedia Britannica — Potosí
- UNESCO — Ville de Potosí
- Cambridge University Press — Jeffrey A. Cole, The Potosí Mita, 1573–1700
- Brill — John J. TePaske et Kendall W. Brown, A New World of Gold and Silver
- Organisation internationale du Travail — Travail des enfants dans les mines en Bolivie
- Encyclopaedia Britannica — Eduardo Galeano
Questions fréquentes
- Combien de personnes sont mortes dans les mines de Potosí ?
- Le total est inconnu. Aucun registre couvrant 1545–1825 ne comptabilise accidents, silicose, mercure, épidémies et morts pendant les déplacements. Le chiffre de 8 millions, popularisé par Eduardo Galeano en 1971, n’est pas issu d’un calcul démographique vérifiable. Les archives démontrent une mortalité grave et un travail coercitif, mais elles ne permettent pas une fourchette globale robuste.
- Le chiffre de 8 millions de morts à Potosí est-il vrai ?
- Il n’est pas démontré. Eduardo Galeano l’a rendu célèbre en 1971 dans *Les Veines ouvertes de l’Amérique latine*, sans présenter de série démographique permettant de le reproduire. Il est parfois confondu avec l’effondrement de la population autochtone dans l’ensemble des Amériques après 1492. Pour Potosí, de 1545 à 1825, les historiens ne disposent d’aucun bilan total fiable.
- Qu’était la mita de Potosí ?
- La mita était une réquisition tournante de main-d’œuvre autochtone, réorganisée par le vice-roi Francisco de Toledo en 1573. Environ 13 500 hommes de 16 provinces devaient être mobilisés chaque année, avec une rotation nominale d’une année sur sept. Les mitayos recevaient un salaire, mais le recrutement restait obligatoire et transférait aux communautés les coûts du voyage, de la subsistance et du remplacement.
- Quelle quantité d’argent Potosí a-t-elle produite ?
- John J. TePaske et Kendall W. Brown ont estimé en 2010 qu’environ 23 000 tonnes d’argent furent légalement produites à Potosí entre 1550 et 1800. Les synthèses donnent environ 20 000 à 30 000 tonnes selon la période et la prise en compte de la contrebande. Vers 1600, la production officielle annuelle atteignait approximativement 250 à 300 tonnes.
- Qui s’est enrichi grâce à l’argent de Potosí ?
- À partir de 1545, les propriétaires de mines et de raffineries, les marchands, les créanciers européens et la monarchie espagnole captèrent les revenus. Au XVIe siècle, la Couronne réclamait nominalement 20 % par le *quinto real*, plus d’autres droits. L’argent finança les guerres de Philippe II, circula vers Séville et passa aussi par Acapulco et Manille pour répondre à la demande asiatique.
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Sources et lectures
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