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Sykes–Picot et le partage colonial du Moyen-Orient

Accord Sykes–Picot de 1916, mandats coloniaux, frontières, pétrole, révoltes et héritages : acteurs, dates, chiffres et sources historiques.

Sykes–Picot et le partage colonial du Moyen-Orient
Wikimedia Commons / Wikipedia — Sykes–Picot Agreement

L’accord secret Sykes–Picot, conclu le 16 mai 1916 par le Royaume-Uni et la France avec l’assentiment de la Russie impériale, préparait le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman après une victoire alliée. Négocié par Mark Sykes et François Georges-Picot, il ne traça pas à lui seul les frontières actuelles : il répartit des zones de contrôle direct et d’influence, ensuite remaniées par la guerre, San Remo et les mandats de la Société des Nations.

Ce dispositif colonial contredisait les espoirs d’indépendance suscités par la correspondance Hussein–McMahon de 1915–1916. Il plaça la Syrie et le Liban sous domination française, l’Irak, la Transjordanie et la Palestine sous administration ou influence britannique, en privilégiant routes impériales et pétrole plutôt que souveraineté populaire.

À retenir

  • Sykes–Picot répartit en 1916 des zones de contrôle franco-britanniques sans consulter les populations arabes concernées.
  • Les frontières contemporaines découlent aussi de la guerre, de San Remo en 1920, des mandats et d’accords conclus jusqu’en 1926.
  • Les révoltes en Irak, en Syrie et en Palestine furent réprimées par des armées mandataires disposant d’une puissance militaire supérieure.
  • Le système bénéficia aux États impériaux et aux compagnies pétrolières, notamment l’Iraq Petroleum Company après sa concession de 1925.
  • L’accord reste un symbole exact de dépossession coloniale, mais une explication insuffisante de chaque conflit contemporain.

Ce qui s’est passé : négocier un partage secret

Entre novembre 1915 et mai 1916, Sykes et Picot négocièrent une carte à cinq zones. La France devait contrôler directement la côte syrienne et le Liban ; le Royaume-Uni, la basse Mésopotamie. Deux arrière-pays arabes seraient placés sous influence française ou britannique ; la Palestine devait relever d’une administration internationale. La Russie reçut parallèlement la promesse de territoires ottomans en Anatolie orientale, tandis que l’Italie donna son assentiment en 1917.

Date Décision ou événement Effet
14 juillet 1915–10 mars 1916 Correspondance Hussein–McMahon Discussions britanniques sur une indépendance arabe aux limites contestées
16 mai 1916 Accord Sykes–Picot Répartition secrète des zones françaises et britanniques
7 novembre 1917 Publication par les bolcheviks Le texte secret devient public après la révolution russe
25 avril 1920 Conférence de San Remo Attribution des mandats français et britanniques
24 juillet 1922 Mandats approuvés par la Société des Nations Habillage juridique international de la domination coloniale

« Il est entendu que la France et la Grande-Bretagne sont disposées à reconnaître et à protéger un État arabe indépendant ou une confédération d’États arabes. » — Accord Sykes–Picot, article premier, 1916, traduction française.

L’histoire documentaire complète relève des parcours consacrés au colonialisme et à ses institutions.

Le mécanisme : des zones secrètes aux mandats

Sykes–Picot fut une matrice, non un plan exécuté sans changement. La révolution russe de 1917 écarta les gains promis à Petrograd ; la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 engagea Londres en faveur d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine ; l’occupation militaire puis San Remo, en 1920, redessinèrent le partage. La France expulsa le gouvernement arabe de Fayçal de Damas après Maysaloun, le 24 juillet 1920. Le Royaume-Uni réunit en 1921 les vilayets ottomans de Bassora, Bagdad et Mossoul dans le royaume d’Irak et installa Fayçal sur le trône.

Le mandat n’était pas une décolonisation graduelle neutre. L’article 22 du Pacte de la Société des Nations, adopté le 28 juin 1919, qualifiait certaines communautés d’« indépendantes » à titre provisoire, tout en confiant leur administration aux vainqueurs. Les puissances contrôlaient armées, fiscalité, diplomatie et concessions.

  1. Londres et Paris occupèrent les territoires conquis en 1917–1918.
  2. San Remo attribua les mandats en avril 1920.
  3. La France subdivisa son mandat entre Syrie, Liban et plusieurs entités territoriales à partir de 1920.
  4. Londres administra l’Irak et la Palestine, puis sépara la Transjordanie administrativement en 1921.
  5. Des traités et indépendances formelles remplacèrent progressivement les mandats entre 1932 et 1946.

Les chiffres : territoires, populations et violence

Les recensements coloniaux étaient incomplets et leurs catégories politiques. Ils éclairent néanmoins l’échelle du contrôle : le recensement britannique de 1922 compta 757 182 habitants en Palestine, tandis que le recensement irakien de 1927 en dénombra environ 2,97 millions. Les estimations françaises pour la Syrie et le Liban variaient selon les frontières et les méthodes.

Indicateur Chiffre, année et source Limite
Palestine mandataire 757 182 habitants en 1922, recensement britannique Nomades et mobilités imparfaitement enregistrés
Irak environ 2,97 millions en 1927, recensement irakien Premier dénombrement général, qualité régionale variable
Révolte irakienne 6 000–10 000 Irakiens tués en 1920, fourchette couramment reprise par les historiens ; 500 morts britanniques et indiens selon les autorités britanniques Victimes civiles et combattantes souvent confondues
Grande Révolte syrienne environ 6 000–10 000 Syriens tués en 1925–1927, fourchette de synthèses historiques Archives fragmentaires et bilan non définitif
Révolte arabe de Palestine environ 5 000 Arabes, 400 Juifs et 200 Britanniques tués en 1936–1939, estimation de l’historien Matthew Hughes Catégories et totaux variables selon les études

Fourchettes estimées des morts lors de trois révoltes anticolonialesIrak 1920 : six à dix mille morts irakiens. Syrie 1925 à 1927 : six à dix mille morts syriens. Palestine 1936 à 1939 : environ cinq mille morts arabes.Irak, 19206 000–10 000Syrie, 1925–19276 000–10 000Palestine, 1936–1939≈5 000Échelle : longueur maximale = 10 000 morts

Ces violences, documentées avec d’autres atrocités coloniales, montrent que l’ordre mandataire fut imposé par bombardements, exécutions, détentions et destructions.

Qui a profité du partage

Les bénéficiaires immédiats furent les États impériaux, leurs appareils militaires et des sociétés concessionnaires. La France sécurisa la façade méditerranéenne, Beyrouth et ses intérêts commerciaux ; le Royaume-Uni protégea la route vers l’Inde, le golfe Persique, le canal de Suez et les ressources pétrolières mésopotamiennes.

La Turkish Petroleum Company, rebaptisée Iraq Petroleum Company en 1929, obtint en 1925 une concession irakienne pour 75 ans. Après l’accord de la « ligne rouge » du 31 juillet 1928, son capital fut réparti à 23,75 % chacun entre Anglo-Persian Oil Company, Royal Dutch/Shell, Compagnie française des pétroles et Near East Development Corporation ; Calouste Gulbenkian conserva 5 %. Le champ de Baba Gurgur, découvert près de Kirkouk le 15 octobre 1927, alimenta des oléoducs vers Tripoli et Haïfa ouverts en 1934.

Faits essentiels

  • Sykes–Picot fut signé secrètement le 16 mai 1916, avant l’effondrement ottoman de 1918.
  • Les mandats transformèrent une conquête militaire en tutelle reconnue par la Société des Nations en 1922.
  • La concession pétrolière irakienne de 1925 dura théoriquement 75 ans et concentra les droits entre intérêts étrangers.
  • Le partage associa contrôle territorial, accès maritime, sécurité impériale et extraction d’hydrocarbures.

Les séries comparables sur populations, concessions et violences figurent dans les données de l’archive.

Résistances, répression, déni et mémoire

Le refus fut immédiat. Le Congrès général syrien proclama le royaume arabe de Syrie le 8 mars 1920. L’insurrection irakienne de 1920 réunit, sans effacer leurs divergences, tribus chiites et sunnites, notables urbains et religieux. La Grande Révolte syrienne de 1925–1927 partit du Jabal al-Druze ; l’armée française bombarda Damas les 18–20 octobre 1925. En Palestine, la grève générale de 1936 puis la révolte de 1936–1939 visèrent domination britannique, dépossession et immigration organisée sous mandat.

Le terme « Sykes–Picot » sert aujourd’hui de raccourci pour l’ensemble du découpage colonial, mais ce raccourci masque les décisions de 1920–1926 et l’action des élites locales, des armées et des compagnies.

Le déni prend deux formes : présenter les mandats comme une simple administration modernisatrice, ou attribuer tous les conflits ultérieurs à des frontières prétendument « artificielles ». La première efface coercition et extraction ; la seconde réduit des sociétés complexes à une carte européenne et exonère les politiques menées depuis un siècle. La mémoire demeure disputée : l’organisation État islamique annonça en juin 2014 « la fin de Sykes–Picot » après avoir détruit symboliquement un poste-frontière entre Syrie et Irak, détournant une histoire anticoloniale au service de sa propre violence.

Ce que Sykes–Picot signifie aujourd’hui

L’héritage durable n’est pas une ligne unique, mais une architecture : États territoriaux conçus sous tutelle, centralisation coercitive, minorités administrées selon des catégories coloniales et économies liées aux marchés extérieurs. L’Irak devint formellement indépendant le 3 octobre 1932 ; le Liban le 22 novembre 1943 ; la Syrie obtint l’évacuation des dernières troupes françaises le 17 avril 1946. Ces dates mirent fin aux mandats, non aux rapports de puissance.

Sykes–Picot reste pertinent lorsqu’il désigne le refus colonial de l’autodétermination et la primauté donnée aux intérêts stratégiques. Il devient trompeur s’il prétend expliquer seul la guerre en Syrie depuis 2011, la question kurde, l’occupation palestinienne ou les rivalités pétrolières. Comprendre le présent exige de distinguer l’accord secret de 1916, le système mandataire de 1920–1946 et les choix politiques postcoloniaux. Cette chronologie empêche à la fois le fatalisme géographique et l’amnésie impériale.

Sources et lectures complémentaires

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’accord Sykes–Picot ?
L’accord Sykes–Picot est un arrangement secret conclu le 16 mai 1916 entre le Royaume-Uni et la France, avec l’assentiment de la Russie impériale. Mark Sykes et François Georges-Picot y répartirent les provinces arabes ottomanes promises à la conquête en zones de contrôle direct, d’influence et d’administration internationale, sans consulter leurs habitants.
Sykes–Picot a-t-il créé les frontières actuelles du Moyen-Orient ?
Pas à lui seul. L’accord de 1916 proposait des zones d’influence, dont plusieurs limites ne devinrent jamais des frontières. Les tracés résultèrent aussi de l’occupation de 1917–1918, de la conférence de San Remo en 1920, des mandats approuvés en 1922 et d’accords frontaliers, notamment celui de Mossoul en 1926.
Quelles promesses britanniques contredisaient Sykes–Picot ?
Dans la correspondance de 1915–1916, le haut-commissaire Henry McMahon discuta avec le chérif Hussein de La Mecque d’une indépendance arabe, avec des exclusions territoriales contestées. Londres négocia simultanément Sykes–Picot en 1915–1916, puis publia la déclaration Balfour le 2 novembre 1917, créant trois engagements difficilement conciliables.
Combien de personnes sont mortes en résistant aux mandats ?
Les estimations restent incomplètes. Pour l’Irak en 1920, les synthèses historiques avancent 6 000 à 10 000 morts irakiens ; pour la Grande Révolte syrienne de 1925–1927, environ 6 000 à 10 000 Syriens ; Matthew Hughes estime qu’environ 5 000 Arabes furent tués pendant la révolte palestinienne de 1936–1939.
Quel rôle le pétrole a-t-il joué dans le partage ?
Le pétrole renforça l’intérêt britannique pour Mossoul et la Mésopotamie après 1918. La Turkish Petroleum Company reçut en 1925 une concession irakienne de 75 ans, puis devint Iraq Petroleum Company en 1929. Après la découverte de Baba Gurgur en 1927, des oléoducs ouverts en 1934 relièrent Kirkouk aux ports méditerranéens de Tripoli et Haïfa.

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