1833-1838 : abolition britannique et indemnisation
De l’abolition de 1833 à la fin de l’apprentissage en 1838 : 800 000 esclaves libérés, 20 millions de livres versés à leurs propriétaires.

Le Slavery Abolition Act, sanctionné le 28 août 1833 et appliqué le 1er août 1834, abolit juridiquement l’esclavage dans la majeure partie de l’Empire britannique. Mais l’État indemnisa les propriétaires, non les personnes réduites en esclavage : 20 millions de livres votées en 1833, soit environ 40 % des dépenses publiques britanniques de 1834 selon les comptes parlementaires historiques.
Environ 800 000 personnes recensées lors des demandes de 1834-1836 passèrent d’abord sous un régime coercitif d’« apprentissage ». Celui-ci prit fin dans les Caraïbes britanniques, au Cap et à Maurice le 1er août 1838. Cette séquence est centrale pour comprendre l’abolition impériale, la richesse britannique et les revendications de réparations.
À retenir
- La loi de 1833 abolit l’esclavage dans la majeure partie de l’Empire britannique, mais exclut notamment les territoires de l’East India Company.
- Le Parlement vota 20 millions de livres en 1833 pour les propriétaires, soit environ 40 % des dépenses publiques britanniques de 1834.
- Environ 800 000 esclavisés recensés en 1834-1836 ne reçurent aucune indemnité et subirent jusqu’en 1838 un apprentissage coercitif.
- La résistance à Demerara en 1823 et en Jamaïque en 1831-1832 fut un moteur décisif de l’abolition.
- L’émancipation juridique de 1838 laissa largement intacts la concentration foncière, le pouvoir des planteurs et les inégalités coloniales.
Avant 1833 : un empire enrichi par l’esclavage
La traite britannique avait été interdite en 1807, mais la possession d’êtres humains demeurait légale dans la plupart des colonies. Dans les années 1820, les plantations caribéennes continuaient de produire sucre, café et rhum grâce au travail forcé; les banques, assureurs, négociants et ports métropolitains finançaient et commercialisaient ces récoltes.
La résistance des esclavisés accéléra la crise. La révolte de Demerara, en 1823, mobilisa environ 10 000 à 12 000 personnes selon l’historienne Emilia Viotti da Costa; plus de 200 furent tuées pendant sa répression et 47 condamnées à mort, d’après les archives coloniales qu’elle analyse. En Jamaïque, la guerre baptiste de 1831-1832, conduite notamment par Samuel Sharpe, engagea jusqu’à 60 000 esclavisés; environ 540 furent tués au combat ou exécutés, estimation retenue par l’historien Michael Craton.
« I would rather die upon yonder gallows than live in slavery. » — Samuel Sharpe, déclaration rapportée avant son exécution, 1832.
En Grande-Bretagne, l’Anti-Slavery Society, fondée en 1823, associa pétitions, enquêtes parlementaires et mobilisation religieuse. La réforme électorale de 1832 affaiblit certains intérêts coloniaux sans supprimer leur capacité à imposer une abolition favorable aux propriétaires.
1833-1838 : abolition différée et apprentissage forcé
Le gouvernement whig de Charles Grey présenta en 1833 une émancipation compensée. La loi reçut la sanction royale le 28 août 1833 et entra en vigueur le 1er août 1834. Elle couvrait les Caraïbes britanniques, Maurice et la colonie du Cap, mais excluait explicitement les territoires administrés par l’East India Company, ainsi que Ceylan et Sainte-Hélène. La servitude dans l’Inde britannique ne fut donc pas abolie par cette loi; l’Indian Slavery Act de 1843 retira ensuite sa reconnaissance juridique.
Les enfants de moins de 6 ans en 1834 furent déclarés libres. La plupart des autres devinrent « apprentis » : les travailleurs des champs devaient initialement servir jusqu’au 1er août 1840, les domestiques jusqu’au 1er août 1838, sans salaire pour jusqu’à 40 heures et demie par semaine. Les châtiments, l’enfermement et le contrôle patronal persistèrent. Les campagnes menées par Joseph Sturge et les témoignages d’apprentis contribuèrent à l’arrêt anticipé du système le 1er août 1838 dans les principales colonies concernées.
| Date | Événement | Conséquence |
|---|---|---|
| 25 mars 1807 | Sanction du Slave Trade Act | La traite britannique devient illégale, mais l’esclavage colonial subsiste. |
| 18 août 1823 | Début de la révolte de Demerara | La répression et le procès du missionnaire John Smith renforcent l’agitation abolitionniste. |
| 27 décembre 1831 | Début de la guerre baptiste en Jamaïque | La résistance de masse rend le statu quo colonial plus coûteux politiquement. |
| 7 juin 1832 | Adoption du Reform Act | Le Parlement réformé devient plus réceptif à l’abolition. |
| 28 août 1833 | Sanction du Slavery Abolition Act | L’abolition est programmée avec indemnisation des propriétaires et apprentissage. |
| 1er août 1834 | Entrée en vigueur de la loi | Environ 800 000 esclavisés changent de statut juridique, sans liberté complète. |
| 1835-1836 | Traitement principal des demandes d’indemnité | L’État distribue 20 millions de livres aux bénéficiaires reconnus. |
| 1er août 1838 | Fin générale de l’apprentissage | Les apprentis des principales colonies deviennent juridiquement libres. |
| 7 avril 1843 | Indian Slavery Act | La reconnaissance juridique de l’esclavage est retirée dans l’Inde de la Compagnie. |
Voir aussi la chronologie générale.
Les chiffres : 20 millions aux propriétaires, rien aux libérés
Le Parlement réserva 20 millions de livres en 1833 à l’indemnisation, somme équivalant à environ 40 % des dépenses publiques de 1834. Elle représentait aussi approximativement 5 % du revenu national britannique annuel vers 1833, selon les séries historiques mobilisées par le projet Legacies of British Slave-ownership de l’University College London. Le financement prit la forme d’un emprunt arrangé en 1835 avec Nathan Mayer Rothschild et Moses Montefiore; la dette publique britannique associée au paquet financier ne fut entièrement éteinte qu’en 2015, sans qu’une ligne de remboursement puisse être isolée comme paiement direct et continu aux anciens propriétaires jusqu’à cette date.
Les registres de 1834-1836 documentent environ 46 000 demandes, près de 800 000 personnes esclavisées et quelque 3 000 bénéficiaires résidant en Grande-Bretagne, selon UCL. Une demande pouvait compter plusieurs ayants droit, tandis qu’un même propriétaire pouvait déposer plusieurs dossiers : ces catégories ne sont donc pas interchangeables. John Gladstone, père du futur Premier ministre William Ewart Gladstone, reçut 106 769 livres en 1835-1836 pour 2 508 personnes dans neuf plantations, d’après la base UCL.
Ce que l’abolition mit en mouvement
L’émancipation détruisit le titre de propriété sur les personnes dans les colonies couvertes, mais pas l’ordre foncier. En 1838, les anciens esclavisés sortirent sans terre, sans compensation et souvent dépendants des plantations pour le logement ou l’emploi. Les assemblées coloniales utilisèrent taxes, contrats, lois contre le vagabondage et police pour contraindre le travail.
Les planteurs recrutèrent ensuite des travailleurs sous contrat. Entre 1834 et 1917, environ 1,3 million d’Indiens furent transportés comme engagés dans les colonies britanniques, estimation de l’historien Hugh Tinker; le système associait salaires faibles, mobilité restreinte et sanctions pénales. L’abolition créa donc une liberté juridique réelle, conquise par les esclavisés et les abolitionnistes, tout en favorisant de nouveaux régimes coercitifs.
L’indemnité transféra une dette privée supposée des propriétaires envers les personnes exploitées à la collectivité britannique. Les capitaux reçus alimentèrent propriétés, entreprises et portefeuilles, même si toute fortune ultérieure ne peut être attribuée mécaniquement au seul paiement. Les dossiers permettent néanmoins de suivre des bénéficiaires précis, leurs sociétés et leurs héritages. Ce legs structure les débats contemporains sur les réparations.
L’acte de 1833 fut une abolition sans réparation pour les victimes : l’État reconnut une perte financière aux propriétaires, mais aucune créance aux personnes dont le travail avait produit cette richesse.
Mémoire, archives et controverses publiques
Pendant une grande partie des XIXe et XXe siècles, le récit national britannique célébra surtout William Wilberforce, le vote parlementaire de 1833 et la diplomatie antitraite. Cette mémoire minorait la résistance de Demerara en 1823, de Jamaïque en 1831-1832, ainsi que l’apprentissage de 1834-1838.
Depuis 2009, le projet UCL Legacies of British Slave-ownership relie les dossiers d’indemnisation aux personnes, domaines et institutions britanniques. En 2020, après des déclarations gouvernementales sur la dette éteinte en 2015, une idée trompeuse se répandit : les contribuables auraient « payé les propriétaires jusqu’en 2015 ». Plus exactement, l’emprunt de 1835 fut intégré à une dette consolidée et refinancée; 2015 marque le remboursement final de certains gilts, non un versement identifiable aux familles esclavagistes cette année-là.
Les commémorations du 1er août, devenu Emancipation Day dans plusieurs territoires, rappellent que la liberté fut retardée jusqu’en 1838. Situer l’épisode dans la chronologie de l’archive empêche de confondre interdiction de la traite en 1807, abolition légale en 1834 et fin de l’apprentissage en 1838.
Sources et lectures complémentaires
Questions fréquentes
- Qui a reçu l’indemnisation après l’abolition britannique de 1833 ?
- Les propriétaires et autres ayants droit reconnus reçurent les paiements, pas les personnes libérées. Le Parlement vota 20 millions de livres en 1833; les demandes furent principalement réglées en 1835-1836. La base de l’University College London recense environ 46 000 demandes liées à près de 800 000 personnes esclavisées, avec environ 3 000 bénéficiaires résidant en Grande-Bretagne.
- Combien vaudraient aujourd’hui les 20 millions de livres de 1833 ?
- Il n’existe pas d’équivalent unique : selon qu’on compare les prix, les revenus ou la part de l’économie, le résultat varie fortement. La mesure historique la plus robuste est contextuelle : les 20 millions votés en 1833 représentaient environ 40 % des dépenses publiques britanniques de 1834 et approximativement 5 % du revenu national annuel, selon les séries utilisées par UCL.
- Les contribuables britanniques ont-ils indemnisé les esclavagistes jusqu’en 2015 ?
- Pas directement. L’emprunt arrangé en 1835 avec Nathan Mayer Rothschild et Moses Montefiore finança le dispositif de 20 millions de livres. Cette dette fut ensuite consolidée et refinancée avec d’autres emprunts publics. En 2015, le Trésor remboursa les derniers titres de cette catégorie : aucun paiement identifiable ne fut alors versé aux descendants des propriétaires de 1833.
- Pourquoi l’abolition de 1833 n’a-t-elle produit la liberté complète qu’en 1838 ?
- La loi, appliquée le 1er août 1834, imposa l’« apprentissage » à la plupart des anciens esclavisés âgés d’au moins 6 ans. Ils devaient travailler sans salaire jusqu’à 40 heures et demie par semaine. Prévu jusqu’en 1838 pour les domestiques et 1840 pour les travailleurs agricoles, le régime fut supprimé sous pression le 1er août 1838.
- L’esclavage fut-il aboli partout dans l’Empire britannique en 1834 ?
- Non. Le Slavery Abolition Act de 1833 couvrit surtout les Caraïbes britanniques, Maurice et la colonie du Cap, mais exclut les territoires de l’East India Company, Ceylan et Sainte-Hélène. Dans l’Inde britannique, l’Indian Slavery Act du 7 avril 1843 retira ensuite la reconnaissance juridique de l’esclavage, sans faire disparaître immédiatement toutes les formes de servitude.
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Sources et lectures
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