Accord Sykes-Picot : partage colonial du Moyen-Orient
L’accord Sykes-Picot de 1916 organisa secrètement le partage franco-britannique des provinces arabes ottomanes et façonna l’ordre colonial régional.

L’accord Sykes-Picot fut un accord secret franco-britannique conclu en 1916, avec l’assentiment de la Russie impériale, pour répartir les provinces arabes de l’Empire ottoman en zones de contrôle direct et d’influence après la Première Guerre mondiale.
Négocié par le diplomate britannique Mark Sykes et l’ancien consul français François Georges-Picot, il ne créa pas à lui seul les frontières contemporaines du Moyen-Orient. Il fixa toutefois une logique impériale décisive : Londres et Paris traitèrent des territoires peuplés de millions d’Arabes comme des objets de compensation stratégique, sans consulter leurs habitants. Son histoire appartient à celle du colonialisme européen et éclaire les structures ultérieures de dépendance étudiées dans les néocolonies.
À retenir
- L’accord Sykes-Picot de 1916 répartissait secrètement les provinces arabes ottomanes entre zones françaises, britanniques et internationalisée.
- Mark Sykes et François Georges-Picot négocièrent ce partage sans représentation des quelque 12 à 13 millions d’habitants concernés vers 1914.
- Les bolcheviks publièrent l’accord en novembre 1917, révélant les contradictions entre engagements britanniques envers Arabes, Français et mouvement sioniste.
- Les mandats attribués en 1920 et approuvés en 1922 transformèrent le projet initial tout en perpétuant sa logique de tutelle impériale.
- Sykes-Picot ne traça pas seul toutes les frontières actuelles, mais demeure une preuve documentaire majeure du partage colonial du Moyen-Orient.
Ce qu’était l’accord Sykes-Picot
L’accord prit la forme d’un échange de lettres entre Edward Grey, ministre britannique des Affaires étrangères, et Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, achevé les 9 et 16 mai 1916. Il traduisait les cartes et compromis élaborés par Sykes et Picot depuis novembre 1915. La Russie impériale l’accepta en avril 1916 après avoir négocié ses propres gains en Anatolie ; l’Italie reçut ensuite des promesses séparées par l’accord de Saint-Jean-de-Maurienne du 19 avril 1917.
Le dispositif distinguait une zone bleue de contrôle français direct sur le littoral levantin et la Cilicie, une zone rouge britannique comprenant notamment la basse Mésopotamie, ainsi qu’une administration internationale envisagée pour la Palestine. Deux vastes zones intérieures, dites A et B, devaient relever d’un État arabe ou d’une confédération arabe, mais avec priorité économique, conseillers et droits d’entreprise respectivement français et britanniques.
Le mécanisme de pouvoir impérial
Sykes-Picot convertissait la conquête militaire anticipée en droits impériaux. Les zones directes autorisaient l’administration que chaque puissance jugerait « convenable » ; les zones d’influence garantissaient marchés, prêts, chemins de fer, ports et conseillers. La France recherchait la Syrie littorale, le Liban et des liens vers Mossoul ; le Royaume-Uni protégeait la route impériale vers l’Inde, le golfe Persique, Bassora et les voies commerciales mésopotamiennes.
Cette diplomatie contredisait l’impression laissée au chérif Hussein de La Mecque par la correspondance Hussein–McMahon, échangée en 10 lettres entre le 14 juillet 1915 et le 30 janvier 1916. Londres soutint ensuite que les réserves territoriales formulées par Henry McMahon excluaient les régions promises à la France ; les nationalistes arabes contestèrent cette lecture.
« France and Great Britain are prepared to recognize and protect an independent Arab State or a Confederation of Arab States » — accord Sykes-Picot, 1916, article premier.
Le verbe « reconnaître » masquait des restrictions substantielles : monopoles de conseillers, contrôle des investissements et faculté d’intervention. Ce modèle associait souveraineté nominale et tutelle économique, préfigurant certaines relations examinées dans les néocolonies.
Le dossier documenté et sa chronologie
Le texte comportait 12 articles en 1916. Aucune population locale ne participa à sa rédaction. Le démographe Justin McCarthy estimait en 1990, à partir de statistiques ottomanes discutées, que les provinces arabes ottomanes comptaient environ 12 à 13 millions d’habitants vers 1914 ; l’historien James Gelvin retient en 2016 un ordre de grandeur d’environ 13 millions. Ces chiffres, tributaires de frontières provinciales mouvantes et de recensements incomplets, donnent l’échelle humaine d’un partage décidé par quelques gouvernements.
| Date | Événement |
|---|---|
| 14 juillet 1915 | Début de la correspondance Hussein–McMahon. |
| 23 novembre 1915 | Première réunion formelle de Sykes et Picot à Londres. |
| 26 avril 1916 | La Russie impériale accepte le compromis territorial. |
| 9–16 mai 1916 | Grey et Cambon officialisent l’accord secret. |
| 23 novembre 1917 | Les bolcheviks publient le texte dans Izvestia et Pravda. |
| 19–26 avril 1920 | La conférence de San Remo attribue les mandats français et britanniques. |
| 24 juillet 1922 | La Société des Nations approuve le mandat français sur la Syrie et le Liban. |
| 29 septembre 1923 | Les mandats britannique de Palestine et français de Syrie-Liban entrent pleinement en vigueur. |
La révolution russe rendit l’accord public : le gouvernement bolchevique diffusa les documents en novembre 1917, puis The Manchester Guardian les reproduisit le 26 novembre 1917. La révélation exposa simultanément les promesses britanniques faites aux Arabes, aux Français et, par la déclaration Balfour du 2 novembre 1917, au projet d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine.
La défense avancée par ses auteurs
Les gouvernements alliés présentèrent le partage comme une coordination nécessaire en temps de guerre et comme un cadre provisoire pour administrer des provinces ottomanes après l’effondrement attendu de l’Empire. La France invoquait ses intérêts historiques, religieux et commerciaux au Levant ; Londres insistait sur la sécurité des communications impériales et sur la prévention d’une rivalité franco-britannique.
Sykes affirma également que des entités arabes subsisteraient dans les zones A et B. Cette défense reposait pourtant sur une souveraineté subordonnée : les puissances extérieures choisissaient les frontières, les conseillers et les privilèges économiques avant toute consultation populaire.
L’accord fut moins une « découpe au crayon » définitive qu’un cadre de marchandage impérial, ensuite révisé par la guerre, les révoltes et les mandats.
Cette nuance historiographique ne disculpe pas ses auteurs. Elle distingue causalité et symbole : Sykes-Picot ne suffit pas à expliquer chaque frontière ou conflit, mais documente sans ambiguïté le refus allié de l’autodétermination arabe proclamée publiquement pendant la guerre.
Après-vie politique et mémoire actuelle
Le schéma de 1916 fut remanié dès 1918–1923. Mossoul passa dans l’orbite britannique ; la Palestine devint un mandat britannique ; la France imposa son mandat en Syrie et au Liban après avoir chassé le gouvernement arabe de Fayçal à Maysaloun le 24 juillet 1920. La Grande Révolte syrienne de 1925–1927 fit, selon l’historien Michael Provence en 2005, environ 6 000 morts syriens, tandis que les pertes françaises furent d’environ 2 000 à 2 500 selon Philip Khoury en 1987. Ces morts ne furent pas causés par le seul texte de 1916, mais par l’ordre mandataire auquel sa logique contribua.
Dans la mémoire arabe, « Sykes-Picot » désigne plus largement la dépossession coloniale, les frontières imposées et les États dépendants. En juin 2014, l’organisation État islamique diffusa la vidéo The End of Sykes-Picot après avoir détruit un poste-frontière entre l’Irak et la Syrie ; sa propagande instrumentalisait une histoire réelle pour légitimer sa propre domination meurtrière.
Les historiens soulignent aujourd’hui que certaines frontières — notamment celle entre la Turquie et la Syrie — résultèrent de négociations postérieures, et que la frontière irako-syrienne ne reproduisit pas simplement la ligne Sykes-Picot. L’accord demeure néanmoins une pièce centrale de l’archive du partage impérial, à replacer dans une histoire mondiale de la domination coloniale.
Sources et lectures complémentaires
- Texte et carte de l’accord Sykes-Picot — Avalon Project, Yale Law School
- The Sykes-Picot Agreement — Encyclopaedia Britannica
- The Creation of Iraq, 1914–1921 — Reeva Spector Simon et Eleanor H. Tejirian, Columbia University Press
- A Peace to End All Peace — David Fromkin, Macmillan
- The Modern Middle East — James L. Gelvin, Oxford University Press
- The Great Syrian Revolt and the Rise of Arab Nationalism — Michael Provence, University of Texas Press
Questions fréquentes
- Qu’est-ce que l’accord Sykes-Picot ?
- L’accord Sykes-Picot est un arrangement secret conclu les 9 et 16 mai 1916 entre le Royaume-Uni et la France, avec l’assentiment de la Russie impériale. Négocié par Mark Sykes et François Georges-Picot, il répartissait les provinces arabes ottomanes en zones de contrôle direct, d’influence et d’administration internationale envisagée pour la Palestine.
- Qui a signé l’accord Sykes-Picot en 1916 ?
- L’accord fut formalisé par des lettres entre Edward Grey, ministre britannique des Affaires étrangères, et Paul Cambon, ambassadeur français, les 9 et 16 mai 1916. Mark Sykes et François Georges-Picot en avaient négocié le contenu. Sergueï Sazonov donna l’assentiment russe en avril 1916 ; les populations concernées ne furent pas représentées.
- L’accord Sykes-Picot a-t-il créé les frontières actuelles du Moyen-Orient ?
- Non. Le projet de 1916 influença le partage impérial, mais les guerres, San Remo en 1920, les mandats approuvés en 1922 et des négociations ultérieures modifièrent ses lignes. Mossoul passa sous influence britannique, la Palestine devint un mandat distinct et la frontière turco-syrienne résulta notamment des règlements conclus après la guerre.
- Pourquoi l’accord Sykes-Picot est-il considéré comme une trahison ?
- Entre juillet 1915 et janvier 1916, la correspondance Hussein–McMahon avait laissé espérer une indépendance arabe en échange d’une révolte contre les Ottomans. En mai 1916, Londres négocia pourtant avec Paris des zones de contrôle et d’influence. La publication bolchevique de novembre 1917 révéla cette contradiction, malgré les exclusions territoriales invoquées ensuite par le gouvernement britannique.
- Quand et comment l’accord Sykes-Picot est-il devenu public ?
- Après la révolution russe, les bolcheviks découvrirent les archives diplomatiques tsaristes et publièrent l’accord dans *Izvestia* et *Pravda* le 23 novembre 1917. Le journal britannique *The Manchester Guardian* en reproduisit le contenu le 26 novembre 1917, exposant publiquement le marchandage territorial franco-britannique et embarrassant les Alliés.
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Sources et lectures
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