1948 : Nakba et naissance de l’Afrique du Sud d’apartheid
En 1948, la Nakba expulse les Palestiniens tandis que l’apartheid triomphe en Afrique du Sud : chronologie, chiffres, lois et héritages.

1948 fut une année de refondation raciale de l’État. En Palestine, la guerre accompagna la création d’Israël, l’expulsion ou la fuite forcée d’environ 750 000 Palestiniens en 1947–1949 selon l’ONU, et la destruction ou le dépeuplement de plus de 400 localités palestiniennes. En Afrique du Sud, la victoire électorale du Parti national, le 26 mai 1948, transforma une ségrégation coloniale ancienne en programme officiel d’« apartheid ».
Ces histoires ne sont ni identiques ni réductibles l’une à l’autre. Elles se rejoignent néanmoins par des instruments documentables : classification raciale, contrôle foncier, déplacement, citoyenneté inégale et violence d’État. Ce hub les replace dans les atrocités documentées et la chronologie mondiale.
À retenir
- En 1947–1949, environ 700 000 à 750 000 Palestiniens devinrent réfugiés pendant la création d’Israël et la guerre.
- Le 26 mai 1948, la coalition de Daniel François Malan remporta 79 sièges sur 150 et institutionnalisa l’apartheid.
- Après les armistices de 1949, Israël contrôlait environ 78 % de la Palestine mandataire, au-delà du partage recommandé par l’ONU.
- Walid Khalidi documenta en 1992 la destruction ou le dépeuplement de 418 villages palestiniens liés à la Nakba.
- L’apartheid sud-africain dura officiellement 46 ans, de 1948 aux premières élections nationales au suffrage universel de 1994.
Le monde avant 1948 : empires, ségrégation et projets nationaux
La Palestine était administrée par la Grande-Bretagne depuis 1917–1920, tandis que la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 promettait un « foyer national pour le peuple juif » sans reconnaître aux Arabes palestiniens de droits politiques nationaux. La population juive passa d’environ 84 000 personnes en 1922 à 608 000 en 1946, d’après les recensements et statistiques mandataires; les Arabes palestiniens étaient environ 1,24 million en 1946. L’immigration juive, accélérée par l’antisémitisme européen et la Shoah — environ 6 millions de Juifs assassinés entre 1941 et 1945 selon Yad Vashem — se développa dans une société arabe déjà constituée.
En Afrique du Sud, la domination blanche précédait largement 1948. Le Natives Land Act de 1913 réservait initialement environ 7 % du territoire aux Africains noirs, part portée théoriquement à environ 13 % par la loi de 1936, alors qu’ils formaient près de 70 % de la population au recensement de 1946. Mines, agriculture et villes reposaient sur l’expropriation, les laissez-passer et une main-d’œuvre noire sous-payée.
« His Majesty's Government view with favour the establishment in Palestine of a national home for the Jewish people. » — Arthur James Balfour, 1917, Balfour Declaration.
1947–1949 : guerre, expulsion et victoire électorale
Le 29 novembre 1947, la résolution 181 de l’Assemblée générale de l’ONU recommanda deux États : environ 56 % de la Palestine mandataire à l’État juif et 43 % à l’État arabe, Jérusalem devant être internationalisée. Les dirigeants sionistes acceptèrent le principe; les dirigeants arabes le rejetèrent comme imposé à une majorité autochtone. La guerre civile commença, puis devint interétatique après la fin du mandat britannique et la proclamation d’Israël, le 14 mai 1948.
Des forces sionistes puis israéliennes expulsèrent des populations, attaquèrent des villes et villages et empêchèrent les réfugiés de revenir. La fuite résulta aussi des combats et de la peur, notamment après le massacre de Deir Yassin, où les estimations historiques courantes retiennent environ 100 morts le 9 avril 1948; le chiffre initial de 254, diffusé en 1948, est aujourd’hui jugé exagéré. À Lydda et Ramle, 50 000 à 70 000 Palestiniens furent expulsés en juillet 1948 selon l’historien Benny Morris.
Le 26 mai 1948, en Afrique du Sud, le Parti national de Daniel François Malan et son allié afrikaner gagnèrent 79 des 150 sièges de l’Assemblée, contre 71 pour leurs adversaires, malgré une minorité du vote populaire. Le système électoral surreprésentait les circonscriptions rurales blanches; la grande majorité noire n’avait aucun suffrage national effectif.
| Date | Événement | Conséquence |
|---|---|---|
| 29 novembre 1947 | Résolution 181 de l’ONU | Partition proposée; guerre civile en Palestine |
| 9 avril 1948 | Massacre de Deir Yassin | Environ 100 morts; peur et déplacements accrus |
| 18 avril 1948 | Chute de Tibériade | Départ de la population arabe de la ville |
| 22 avril 1948 | Prise de Haïfa | Environ 70 000 Arabes quittent une ville qui en comptait approximativement 75 000 en 1947 |
| 14 mai 1948 | Proclamation de l’État d’Israël | Fin du mandat et nouvel État souverain |
| 15 mai 1948 | Entrée des armées arabes | Internationalisation de la guerre |
| 26 mai 1948 | Élections sud-africaines | Malan obtient une majorité de 79 sièges sur 150 |
| 11–13 juillet 1948 | Expulsion de Lydda et Ramle | 50 000 à 70 000 Palestiniens déplacés selon Morris |
| 17 septembre 1948 | Assassinat du médiateur Folke Bernadotte | Le Lehi tue l’émissaire de l’ONU à Jérusalem |
| 11 décembre 1948 | Résolution 194 de l’ONU | Retour ou indemnisation des réfugiés posé comme principe |
| 1949 | Premières grandes lois d’apartheid | Interdiction des mariages interraciaux et consolidation juridique |
Les nombres : terres, réfugiés, morts et majorité privée de pouvoir
L’ONU emploie couramment le chiffre d’environ 750 000 réfugiés palestiniens pour 1947–1949. Les évaluations historiques se situent généralement entre 700 000 et 750 000; l’historien Benny Morris avance environ 700 000, tandis que l’UNRWA enregistra approximativement 750 000 réfugiés lors de sa mise en activité en 1950. L’historien Walid Khalidi a documenté 418 villages palestiniens détruits ou dépeuplés en 1948; d’autres décomptes, selon leur définition et l’inclusion de hameaux, dépassent 500.
Les pertes de la guerre de 1947–1949 restent débattues. Israël recense 6 373 morts dans la communauté juive et les forces israéliennes, soit environ 1 % de sa population de 1948. Pour les Palestiniens, les estimations couramment citées vont d’environ 10 000 à 15 000 morts en 1947–1949; l’absence d’un registre palestinien complet interdit un total définitif. Les armées arabes perdirent plusieurs milliers d’hommes, souvent estimés entre 3 700 et 7 000 selon les sources militaires et historiques.
Les chiffres ne rendent pas les expériences interchangeables : ils montrent l’ampleur des transformations imposées et permettent de contrôler les récits politiques.
Ce que 1948 mit en mouvement
Israël contrôlait, après les armistices de 1949, environ 78 % de la Palestine mandataire, contre environ 56 % prévu pour l’État juif par la résolution 181 de 1947. La Jordanie annexa la Cisjordanie en 1950; l’Égypte administra Gaza. La résolution 194 du 11 décembre 1948 affirma que les réfugiés souhaitant vivre en paix devaient pouvoir rentrer « à la date la plus rapprochée possible », ou recevoir compensation. Israël refusa un retour général. La Absentees’ Property Law de 1950 permit de transférer à un gardien puis à l’État de vastes biens palestiniens.
En Afrique du Sud, l’apartheid devint une architecture légale : Prohibition of Mixed Marriages Act de 1949, Population Registration Act et Group Areas Act de 1950, puis Bantu Authorities Act de 1951. Le recensement de 1951 comptait environ 12,7 millions d’habitants, dont environ 8,56 millions classés « Bantu », 2,64 millions « European », 1,10 million « Coloured » et 367 000 « Asiatic ». Ces catégories administratives déterminaient résidence, travail, école, sexualité et droits politiques.
La comparaison éclaire des mécanismes sans effacer les différences : Israël se constitua dans une guerre liée à la partition et au déplacement palestinien; l’Afrique du Sud conserva un État où une minorité blanche gouvernait une majorité noire exploitée. Les relations militaires israélo-sud-africaines s’intensifièrent surtout après 1973, et non dès 1948. Voir aussi la chronologie des systèmes coloniaux et le répertoire des violences de masse.
Mémoire, déni et luttes pour les droits
Le mot arabe Nakba, « catastrophe », fut systématisé par Constantin Zureiq dans Ma‘na al-Nakba en 1948. Les Palestiniens commémorent la Nakba le 15 mai. Pour les Israéliens, le 14 mai 1948 marque l’indépendance et la survie nationale après la persécution antisémite et la Shoah. Ces mémoires asymétriques ne changent pas les faits matériels : expulsion massive, confiscation des biens et interdiction durable du retour.
En 1994, l’Afrique du Sud organisa ses premières élections nationales au suffrage universel, du 26 au 29 avril; l’ANC obtint 62,65 % des voix et Nelson Mandela devint président le 10 mai. La fin juridique de l’apartheid n’abolit pas les inégalités foncières et patrimoniales formées sous la colonisation et 46 années d’apartheid officiel, de 1948 à 1994.
En Israël, la « loi Nakba » de 2011 autorisa la réduction de financements publics à des institutions commémorant l’indépendance comme un jour de deuil. En 2023, l’ONU marqua pour la première fois officiellement le 75e anniversaire de la Nakba. Les archives, témoignages et cartes demeurent décisifs parce que le statut des réfugiés, les terres et le droit au retour restent non résolus.
Sources et lectures complémentaires
Questions fréquentes
- Qu’est-ce que la Nakba de 1948 ?
- La Nakba désigne la destruction de la société palestinienne pendant la guerre de 1947–1949 : environ 700 000 à 750 000 Palestiniens furent expulsés ou prirent la fuite, plus de 400 localités furent détruites ou dépeuplées, et Israël interdit ensuite le retour général. Le terme, signifiant « catastrophe », fut systématisé par l’intellectuel syrien Constantin Zureiq en 1948.
- Combien de Palestiniens furent expulsés ou déplacés en 1948 ?
- Les historiens et organismes internationaux retiennent généralement entre 700 000 et 750 000 réfugiés palestiniens pour 1947–1949. Benny Morris estime leur nombre à environ 700 000; l’ONU et l’UNRWA utilisent couramment environ 750 000. L’écart provient des dates, des méthodes de comptage et du statut de certaines populations déplacées à l’intérieur du nouvel État d’Israël.
- Pourquoi 1948 est-elle l’année de naissance de l’apartheid ?
- La ségrégation sud-africaine était bien antérieure, notamment avec le *Natives Land Act* de 1913. Mais le 26 mai 1948, la coalition du Parti national dirigée par Daniel François Malan obtint 79 sièges sur 150 et fit de l’« apartheid » un programme gouvernemental. Les lois de 1949–1951 classifièrent la population, interdirent les unions interraciales et imposèrent la séparation résidentielle.
- La résolution 194 de l’ONU garantissait-elle le retour des réfugiés palestiniens ?
- Adoptée le 11 décembre 1948, la résolution 194 déclarait que les réfugiés souhaitant rentrer et vivre en paix devaient être autorisés à le faire à la date la plus rapprochée possible; les autres devaient être indemnisés. Israël refusa un retour général. La portée juridique exacte de la résolution reste débattue, mais son principe demeure central dans la revendication palestinienne du droit au retour.
- Peut-on comparer la Nakba et l’apartheid sud-africain ?
- Oui, à condition de ne pas les confondre. En 1948, la Nakba accompagna une guerre, la création d’Israël et le déplacement de 700 000 à 750 000 Palestiniens. En Afrique du Sud, le gouvernement Malan transforma une domination coloniale ancienne en apartheid légal, maintenu jusqu’en 1994. La comparaison porte utilement sur le contrôle foncier, la classification, la citoyenneté et le déplacement forcé.
Chapitres liés
Années
- 1492 : l’ouverture violente du monde atlantique
- 1519-1521 : la conquête espagnole de l’Empire aztèque
- 1652 : fondation de la colonie néerlandaise du Cap
- 1757 : Plassey et la conquête britannique du Bengale
- 1791-1804 : la Révolution haïtienne
- 1833-1838 : abolition britannique et indemnisation
- 1857 : la rébellion indienne contre la Compagnie
- 1884-1885 : conférence de Berlin et partage de l’Afrique
- 1904-1908 : le génocide des Herero et des Nama
Sources et lectures
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